La remise en question du modèle social français n'est plus
l'apanage des économistes. Il est désormais inscrit dans l'agenda
politique.
"Le modèle social français n'est ni inefficace, ni périmé.
Il a une grande ambition qui s'exprime d'une façon simple. C'est
une harmonisation permanente vers le haut ". Neuf mois après
que Jacques Chirac a prononcé ces mots le 14 juillet
dernier, le chiffre du chômage continue de caracoler autour
de 9,6% de la population active, tandis que plus de 22,2 % des
jeunes de moins de 25 ans sur le marché du travail sont au chômage,
que plus de 3,2 millions de personnes perçoivent les minima
sociaux et que plus de 10% de la population française vit sous
le seuil de pauvreté.
Il n'en faut pas plus pour que le jugement de nombre d'économistes
soit sans appel. Le " modèle social français est en faillite,
plombant l'avenir du pays et bloquant la modernisation de l'Europe
" soulignait Nicolas Baverez il y a quelques mois dans
l'hebdomadaire le Point. Chiffres à l'appui, l'économiste pointe
une à une les failles d'un modèle hérité des Trente Glorieuses:
faillite du système de sécurité sociale, faillite des services
publics, faillite économique, faillite sociale et faillite civique.
Selon un récent sondage IFOP d'octobre 2005, 68 % des français
jugent que " le modèle social va mal ". Un sentiment
" conforté, sinon entretenu, par le processus de comparaison
systématique entre les performances des politiques mis en oeuvre
au sein des Etats européens depuis la fin des années 1990 par
les institutions européennes ou par l'OCDE " soulignent
Dominique Méda et Alain Lefèbvre dans leur récent
ouvrage intitulé "Faut-il brûler le modèle social français
?".
Croissance molle autour de 1%, déficit commercial historique
de plus de 10 milliards d'euros, explosion de la dépense publique
proche de 55% du PIB sont autant de symptômes qui seraient le
produit de 25 ans de " politiques schizophrènes, malthusiennes
et clientélistes " ajoute Nicolas Baverez avant de proposer
des pistes de changement : " au plan européen, il est nécessaire
de soutenir la conjoncture par la baisse coordonnée des taux
d'intérêt et de l'euro ", et de réorienter " de façon
déterminée le budget de l'Union vers les actions de soutien
à la compétitivité (enseignement supérieur, recherche, innovation)
". Au niveau national, l'auteur de " la France qui tombe
" préconise de " débrider les quatre moteurs de la croissance
et de l'emploi " que sont le travail, la production, l'innovation
et les " talents " pour réformer les 35 heures ou encore
l'enseignement supérieur, relancer l'investissement public et
privé, démanteler " des normes dissuasives pour le risque
et le progrès " afin de faire repartir la machine de la
croissance.
La " flexécurité " en question
La controverse violente que vient de connaître la France autour
du feu contrat première embauche (CPE) a relancé dans le débat
public une question qui agite régulièrement les milieux économiques
à savoir celle du bon degré de flexibilité du marché du travail
et de sécurité de revenu et de protection sociale. Hier, apanage
des spécialistes du droit du travail, la " flexécurité " est
aujourd'hui passé dans le langage commun. Dès 2004, la Commission
européenne comme l'OCDE prennent position en faveur de cette
nouvelle notion comme un nouveau modèle social ou une " troisième
voie ". C'est la loi " flexibilité et Sécurité ", entrée en
vigueur en 1999 aux Pays-Bas qui a popularisé cette notion.
Il s'agissait alors d'assouplir les protections du " contrat
permanent " contre un renforcement de celles du contrat temporaire.
Aujourd'hui, le modèle danois est montré en exemple dans toute
l'Europe. Au Danemark, le " triangle d'or de la flexicurité
" repose sur trois piliers: une faible protection de l'emploi,
une indemnisation du chômage très généreuse et une politique
de l'emploi très active.
Exemple de flexibilité à la danoise : environ 25 % des Danois
ont changé d'emploi en 2003, ce qui place le Danemark au niveau
du Royaume-Uni et des Etats-Unis pour la " job rotation " la
plus élevée. " Parmi les gagnants ? Les demandeurs d'emploi
les plus vulnérables, notamment les jeunes de 15 à 24 ans, qui
ont 5 fois plus de chances de trouver un emploi que les jeunes
Français. Pour les chômeurs sans qualification, la situation
est encore plus saisissante : un Français sans qualification
a 24 fois plus de chances d'être au chômage qu'un Danois. Une
fois au travail, le jeune Français se trouve 2 fois plus souvent
à occuper un poste à mi-temps non désiré " soulignent le
député Hervé Novelli (UMP-Indre et Loire) et Anna Stellinger,
chargée de recherche à la Fondation pour l'innovation politique
dans une tribune commune publiée dans les Echos.
En effet, la proportion d'emplois temporaires en France a fortement
augmenté ces vingt dernières années : le taux de 5% de l'ensemble
des emplois du secteur privé au début des années 1980 est passé
à 12% au début des années 2000. La France se place à la 13 ème
position de l'Union européenne sur 15 pour ce qui concerne les
transitions du chômage vers l'emploi : 32% des personnes au
chômage en 2000 avaient retrouvé un emploi en 2001 alors que
la moyenne de l'Union se situe à 41%. La mobilité professionnelle
est faible, l'effort de " formation continue " a peu d'effet,
sont autant d'indicateurs des politiques de l'emploi qui s'ajoutent
à une certaine incapacité des dirigeants à engager des réformes.
Malgré la difficulté d'importer un modèle social d'un pays à
un autre, il est nécessaire de souligner que " la flexicurité
" a bien " résulté de réformes dans les pays qui l'ont mise
en oeuvre. Mais si elles ont pu réussir, c'est qu'elles reposaient
sur une vision partagée à la fois du diagnostic et de l'objectif
à atteindre " souligne Jérôme Gautié, professeur
à l'Université Paris I. Un tel consensus est-il aujourd'hui
possible en France ?