L'échec de notre modèle social
: la déconnexion entre production de richesse et redistribution
Par Bernard Zimmern, Président de l'iFRAP
Le modèle social français des années 1960 se caractérisait par
un chômage quasi inexistant à 2,5%, une croissance économique
forte autour de 5% et une relation harmonieuse entre progrès
économique et progrès social. Grâce à l'évolution des structures
économiques, les ouvriers et les agriculteurs voient leurs enfants
devenir employés ou cadres ; la croissance forte permet de financer
les projets publics en matière d'équipement, de santé, de recherche
; les nombreux actifs financent des régimes sociaux en plein
essor (retraites, santé)… Progrès économique et progrès social
semblaient alors s'alimenter l'un l'autre.
Mais, depuis 1974 se produit un phénomène nouveau : la déconnexion
entre production de richesse et redistribution. Notre modèle
social s'est alors peu à peu fissuré. C'est cette problématique
que nous traiterons au colloque du 2 mai prochain "Existe-t-
il encore un modèle social français?"*
L'histoire récente des démocraties occidentales est marquée
par l'alternance entre régimes de droite et de gauche : ceux
de droite se préoccupent de créer de la richesse car c'est la
préoccupation essentielle de leur électorat, ceux de gauche
se centrent au contraire sur la redistribution de cette richesse
et sur la réduction des inégalités dans la répartition du gâteau,
inégalités qui se sont généralement accrues dans la période
précédente. Car plus produire, c'est créer de la richesse et
donc de nouveaux riches.
On voit ces cycles à l'oeuvre lorsque Antoine Pinay devient
ministre des Finances et couronne les 30 glorieuses mais est
suivi par mai 1968 et Jacques Delors aux affaires économiques.
En Grande Bretagne, c'est après la période du Labour défaillant,
celle de Margaret Thatcher qui va durer dix ans et rendre à
la Grande-Bretagne une richesse qu'elle avait perdue.
On peut remarquer que ces cycles sont des cycles longs en ce
sens que le leader d'une de ces alternances, qu'elle soit "
de la construction du gâteau " ou de sa répartition, transcende
2 ou 3 élections successives.
Cela veut dire qu'il y a un programme, une opinion qui adhère
à ce programme et que ce programme est bâti sur des bases fortes,
des réformes en profondeur dont les effets et les temps de mûrissement
sont de l'ordre de la dizaine d'années.
A chaque fois on peut dire qu'un modèle s'installe, fait la
preuve de sa valeur, avant de faire la place au modèle opposé,
la construction du gâteau suivie de son redécoupage.
C'était le cas de la France depuis 1958.
Cette alternance n'existe plus depuis l'arrivée de Valéry Giscard
d'Estaing au pouvoir en 1974.
Au lieu de faire grossir le gâteau, il pratique une politique
de gauche, dédaigne la production de richesse et ne se préoccupe
que de répartir la richesse. On voit ainsi les entreprises,
facteur essentiel du grossissement du gâteau, dévaluées ; le
régime fiscal introduit favorise les obligations et dirige l'épargne
des Français vers le Trésor, et le déficit du budget, et pénalise
l'actionnariat qui devient le plus mal traité d'Europe. En 10
ans, la part des dettes à long terme des firmes françaises dans
les bilans est multipliée par 5, au grand dam de leurs résultats.
Pendant ce temps, les fleuves d'argent qui font rentrer dans
les coffres du Trésor ces dispositions et l'extension de la
TVA permettent de gonfler la bureaucratie et tout ce qui vit
de la répartition.
Et au fil des ans qui vont suivre, Mitterrand, Chirac, Mitterrand
II, Chirac II et III, on ne verra plus que des politiques de
répartition du " gâteau ", pratiquement jamais des gouvernements
préoccupés d'abord de le faire grossir.
Et lorsqu'il n'y a plus d'argent dans la caisse et lorsque la
France a endetté plusieurs générations, on poursuit le clientélisme
en divisant la société par des dispositions réglementaires qui
attribuent des lopins du champ national à tel ou tel groupe,
tel ou tel intérêt. Corporatisme, multiplication des catégories
et des barrières sont une manière de contraindre à une redistribution
non plus du revenu mais du capital social que constituent les
métiers et l'outil de production au sein de la nation.
Depuis 1974, la droite fait comme la gauche, elle redistribue,
elle ne cherche plus à produire.
Pourquoi ?
Parce que les élites qui, de fait, ont pris le contrôle du pouvoir
ne sortent plus, comme Antoine Pinay, des milieux créateurs
de richesse, l'agriculture, l'industrie, le commerce, ils sortent
de l'ENA, une école où l'on forme des fonctionnaires dont le
rôle n'est pas de produire mais de promouvoir le rôle de l'Etat.
Plus d'Etat, il faut le noter, c'est toujours ce qui arrive
dans les phases redistributrices, car c'est l'Etat qui impose
cette redistribution, mais plus d'Etat, c'est toujours plus
de réglementation, l'instrument par excellence de la redistribution,
mais aussi l'ennemi par excellence de la création de richesse.
C'est en ce sens que l'on peut dire qu'avec la prise de pouvoir
par l'ENA sans alternance depuis 30 ans, François Mitterrand
étant l'exception mais déléguant son pouvoir à Laurent Fabius,
Michel Rocard qui sont tous deux énarques, le modèle français
a disparu.
A noter les cycles très courts qui suivent chaque élection :
les leaders ne sont jamais réélus une seconde fois ; le peuple
cherche vainement une alternance mais retrouve dans le leader
suivant, même si c'est sous un autre nom de parti, les mesures
politiques de redistribution dont il a déjà pu mesurer les méfaits
et qu'il fuit.
Mais à force de redistribuer, il n'y a plus rien qui reste à
vendre sauf les murs et, à la prochaine échéance électorale,
si les Français ne se décident pas à voter pour une vraie droite
qui se préoccupe de faire grossir le gâteau avant de le consommer,
la France sera condamnée à n'être plus qu'un énorme parc de
loisirs pour Chinois riches.
Notre seule chance de redressement est de ne pas élire d'énarques
ce qui sera difficile si l'on mesure leurs appétits et leurs
concentrations dans les sphères du pouvoir.
Heureusement, leur distanciation des réalités de la politique
font qu'ils sont très peu nombreux dans les milieux parlementaires
et la politique politicienne. On en trouve en effet très peu
au Parlement, moins de 5 % des parlementaires ; ce peut être
pour les non énarques une chance de reprendre le pouvoir et
de rendre au pays réel sa vraie représentation, une représentation
qui cherche à créer, à donner de vrais emplois, et à repenser
la redistribution de richesse.
Depuis 30 ans que nous l'élargissons sans discontinuer, la redistribution
est devenue en effet un gigantesque fromage dont profitent au
moins autant ceux qui distribuent que les bénéficiaires proclamés
de la redistribution.
Il est temps de séparer les profiteurs des assistés.
Avec ce colloque, l'occasion se présente enfin de rappeler à
nos politiques qu'il ne suffit pas de redistribuer aveuglément
la richesse mais qu'il faut avant tout penser à sa création.
La clé de la réforme de la France est dans la compréhension
du mécanisme création de richesse / distribution qui a manqué
depuis 1974 à tous nos présidents. Espérons que 2007 verra le
réveil des créateurs de richesse au détriment des " redistributeurs
" qui ont déjà tellement nuit à la France. Et les énarques,
qui ont au coeur le sens de l'Etat, devraient être les premiers
à mener cette révolution.
* Colloque organisé par l'iFRAP, le groupe de députés Génération
entreprise et La Revue Parlementaire à 16 h 30 au 101, rue de
l'Université 75007 Paris.