Par Bernard Gazier, professeur de sciences économiques
à l'université Paris I*
Le taux de chômage français est plutôt à la baisse en ce printemps
2006. Pas pour des raisons de redémarrage soutenu de l'activité,
certes. Mais pour des raisons démographiques. Ce sont désormais
des classes creuses qui arrivent sur le marché du travail, il
est donc plus facile de les absorber. Mais dans le même temps
nous vivons une explosion de défiance. La protestation contre
le CPE après la crise des banlieues : une immense majorité de
la jeunesse n'y croit plus. Et les adultes qui ne sont pas dans
la fonction publique ont la hantise des licenciements et des
restructurations. Que penser de notre modèle social, vers quoi
faut-il aller et à quoi se raccrocher ?
Un modèle social est principalement composé de deux choses :
une manière d'organiser le marché du travail, notamment l'accès
aux emplois et aux revenus qui en découlent ; et les dispositifs
de protection sociale. Bien sûr, de très nombreux autres éléments
essentiels sont à considérer aussi, comme la politique familiale,
la représentation politique ou le traitement de l'environnement.
Mais le bloc " emploi et protection sociale " constitue
le coeur de tout modèle social.
Précisément, en ce début de siècle, les pays d'Europe réforment,
à des rythmes très divers, leurs appareils de protection sociale
et leurs marchés du travail. Un maître mot résume la tendance
dominante : activation. En effet, les déficits sociaux comme
le maintien, dans de nombreux pays, d'un haut niveau de chômage,
conduisent à cette réponse très générale qui a le bon sens immédiat
pour elle : il faut rendre les individus plus responsables de
leurs actes, favoriser leurs initiatives et leurs réorientations.
Dès lors, les politiques de l'emploi doivent passer de la "
protection passive " à la " sécurité active ", instaurer pour
le plus grand nombre la discipline et la sanction du marché.
Et les Etats - providence ancienne manière, souvent prisonniers
du carcan de l'Etat, des rigidités et des coûts qu'induit la
bureaucratie, doivent apprendre la privatisation, la décentralisation,
le partenariat. Ces réponses ont une limite essentielle : elles
sont avant tout, et en dépit des apparences, conservatrices
et formulées faute de mieux. Payer plus pour avoir moins tout
en protégeant quelques groupes défavorisés, cette recette maintient
l'existant tout en le réduisant.
Alors quelle société voulons-nous ? La question est souvent
éludée, et l'Europe semble dériver sans projet. Affronter les
défis liés à la mondialisation demande plus d'ambition.
En prenant un peu plus de recul, on constate qu'une nouvelle
norme d'emploi est en train de s'affirmer, mais aussi que pour
l'atteindre deux voies contrastées s'offrent à notre continent
et à notre pays.
La norme d'emploi traditionnelle a été définie au début du XXème
siècle comme l'accès prioritaire de tous les chefs de famille,
à un emploi à temps plein relativement stable et payé au-delà
d'un minimum socialement contrôlé. L'idée sous-jacente était
un compromis social et politique simple : l'intégration des
classes laborieuses se faisait par le travail régulier, qui
conditionnait leur accès progressif aux consommations et au
mode de la vie de la classe moyenne. Il en a résulté un partage
des rôles entre hommes et femmes : ces dernières, souvent très
présentes sur le marché du travail durant le XIXème siècle,
ont été fermement invitées à rester à la maison et à élever
leurs enfants. Ce modèle était en fait industrialo - masculin.
Le retour des femmes dans l'emploi et la montée du tertiaire
l'a rendu obsolète. Désormais, la situation la plus normale
est celle d'une famille à deux apporteurs de revenus tirés du
travail, mais on constate aussi la montée du temps partiel et
des emplois précaires.
La nouvelle norme qui s'affirme est différente. Elle est individuelle,
et ne préjuge pas du type d'emploi obtenu. L'emploi souhaitable
se définit par l'obtention de gains durant une période donnée,
autrement dit par la possibilité de tirer de son activité un
revenu garantissant l'indépendance, l'autosuffisance financière.
Cet emploi doit avoir deux autres caractéristiques : il doit
constituer une étape dans une carrière permettant d'accumuler
et d'entretenir des compétences, et il doit être compatible
avec les nécessités de la vie en commun, notamment l'élevage
des enfants et le soin des personnes dépendantes.
Ces critères ont leur pendant au niveau collectif : pour un
pays l'emploi souhaitable est celui qui garantit son indépendance
et son insertion dans la division internationale du travail,
qui est compatible avec une trajectoire d'accumulation de compétences
et qui est respectueux de l'environnement comme des multiples
dimensions de la vie sociale (militantisme, bénévolat, solidarités,
expression artistique…). C'est donc, pour reprendre un néologisme
à la mode mais utile, l'emploi soutenable.
En simplifiant, deux voies sont possibles pour progresser dans
sa direction. La première a été partiellement formulée par le
sociologue Anthony Giddens qui a inspiré la démarche de Tony
Blair. C'est un modèle que l'on peut qualifier de " social -
libéral ". Il est désormais repris et englobé par un courant
essentiellement anglo-saxon qui porte le nom d'" Assetbased
Welfare ", ou encore " Etat-providence fondé sur la détention
d'actifs ". La seconde est celle qu'explorent les partisans
d'un modèle " social - démocrate renouvelé " fondé sur l'instauration
des " marchés transitionnels du travail " et souvent, mais pas
toujours, inspiré par les expériences des pays nordiques. *
La priorité social - libérale est la libération des initiatives
individuelles dans un monde que l'on estime hyper - protégé
et trop rigide. L'Etat doit alors jouer essentiellement un rôle
d' " investisseur social ", et se borner à faciliter l'accès
au marché pour le plus grand nombre. Il s'agit principalement
d' " équiper les gens pour le marché ", notamment par des actions
de formation et la lutte contre la pauvreté des enfants. Ceci
peut être fait en allégeant les droits sociaux traditionnels
(moins de contrôles, moins de garanties) et en les complétant
par des droits supplémentaires, qui sont les actifs, les " assets
" venant fonder le nouveau système : droit à la formation, droit
au reclassement, etc.
Le parti-pris du modèle social- démocrate est que les initiatives
visant à " équiper les gens pour le marché " doivent impérativement
être rééquilibrées par d'autres d'importance au moins équivalente,
qui visent à " équiper le marché pour les gens ". De multiples
initiatives collectives doivent organiser et dynamiser le marché,
faute de quoi les efforts d'adaptation individuels risquent
de préparer la culpabilisation des perdants plus que leur remotivation,
et d'enfoncer les plus défavorisés dans une spirale de l'échec.
On retrouve ici la nécessité de contrôler le marché du travail,
par des politiques actives de l'emploi créant des opportunités.
Un exemple important, datant du milieu des années 1990 : la
" rotation des emplois " instaurée au Danemark, illustre cette
démarche. Face au chômage assez élevé de la période, le gouvernement
danois a créé à très grande échelle un congé (parental ou de
formation) donnant lieu à remplacement par un chômeur ou une
chômeuse préalablement formé(e). Cette mesure permet à la fois
un certain partage du travail et une remise en selle des chômeurs.
A l'issue du congé, la personne qui a fait le remplacement est
une fois sur deux embauchée par l'entreprise qui a appris à
la connaître et l'apprécier. Les autres repartent sur le marché
du travail, avec dans leurs références six mois ou un an d'expérience
professionnelle. Le système a connu un tel succès qu'il a d'abord
fallu le rendre moins intéressant pour garder suffisamment de
travailleurs en entreprise, et il a finalement été abandonné
au début de ce millénaire, l'Etat danois ayant atteint le plein
emploi et continuant toutefois à proposer et financer de très
nombreuses mesures de politique active de l'emploi.
Le modèle social - libéral, très adapté aux pays de culture
anglo-saxonne, s'accommode d'un haut niveau d'inégalités de
revenus, jugé incitatif. Le modèle social - démocrate renouvelé,
beaucoup plus égalitaire, est tout aussi flexible, mais sur
des bases différentes. Il suppose un haut niveau de concertation
et de compromis social, obtenu sans peine par les pays nordiques
mais aussi par des pays de vieille tradition social - démocrate
comme l'Autriche. L'Europe est à la croisée des chemins, et
la France aussi. Son rejet du CPE montre que la voie social
- libérale suscite une très forte opposition. Il reste maintenant
à ne pas s'enfermer dans l'immobilisme et explorer la voie d'une
" flexicurité " collective et négociée, dans le respect des
partenaires sociaux et avec le souci d'équilibrer les responsabilités
et de libérer les initiatives.
* Voir Bernard Gazier, Vers un nouveau modèle social, Flammarion
2005.