Claude Lévy a été pendant plus de douze ans le correspondant
AFP auprès du Sénat. Son livre* est une analyse approfondie,
souvent sévère, du rôle et de la place de la Haute Assemblée
dans nos institutions. Entre les lignes.
" Le Sénat représente une synthèse du Kremlin et du Vatican.
Rien n'est dit en face. Tout est biaisé ". Le propos cité
par Claude Lévy est anonyme mais il est présenté comme
émanant d'un " bon connaisseur du milieu " même si,
reconnaît l'auteur, il est exagéré. Qu'en est-il réellement
? Loin des yeux, loin du coeur, le Sénat cultive sa différence
à l'écart des tumultes de la politique et de la ville. Situé
au coeur de Paris, le Palais du Luxembourg en agace plus d'un.
Son ambiance feutrée, ses moquettes rouges moelleuses, ses
lambris dorés attirent les hommes politiques tout autant qu'ils
les repoussent. Claude Lévy, qui a longuement arpenté les
couloirs de la Haute Assemblée et qui en connaît tous les
(petits) secrets, rouages et autres travers voit le Sénat
comme " un refuge pour ceux qui sont en rade de mandat,
ceux dont l'étoile a pâli ou ceux qui, trop âgés pour postuler
ailleurs, rêvent d'une maison de retraite luxueuse ".
Le propos est sévère sans être totalement vrai. Déjà, sous
la IIIème République, un sénateur d'alors parlait du Sénat
" comme du club le plus agréable de Paris, car on y percevait
une cotisation chaque mois au lieu d'en payer une ". Aujourd'hui,
le Sénat n'est plus cela. Mais son image, longtemps ternie
parce que toujours dénigrée, a du mal à briller. Le livre
de Claude Lévy ne va sans doute pas améliorer les choses ni
aider le Sénat à redorer son blason. Son enquête, à charge,
décrypte le mode de fonctionnement de la Haute Assemblée.
Les sénateurs " qui n'ont pas bonne presse " et leur
travail sont passés au crible de sa moulinette. Certains plus
que d'autres d'ailleurs. On pense au chapitre consacré au
retour triomphal de Charles Pasqua et à celui qui concerne
l'arrivée incongrue du nouvel élu Serge Dassault accompagné
de ses gardes du corps armés. Il admet toutefois que l'image
chère aux yeux du grand public de " vieux sénateur bedonnant
qui traîne les pieds et s'empiffre au restaurant du Sénat
" n'est pas réaliste. " Mais quoi qu'ils fassent, les
sénateurs font 'vieux' dans la conscience populaire, sans
doute parce que l'institution apparaît aux yeux des Français
fortement vieillotte et inadaptée " insiste-t-il. Inadaptée
! Le mot est lâché. D'autres en leur temps ont parlé " d'anomalie
". A plusieurs reprises, l'existence même du Sénat a été
remise en cause. Charles de Gaulle s'y est même essayé.
On sait ce que son référendum lui a coûté en 1969. Christian
Poncelet, l'actuel président du Sénat préfère d'ailleurs
prévenir : " Toucher au Sénat, cela peut être mortel ".
Les 1 222 fonctionnaires du Sénat
Où sont passées les joutes oratoires d'antan semble alors
regretter Claude Lévy. Aujourd'hui, " les débats sont banalisés
et sont devenus ternes au fil des ans ". " Auparavant, on
discourait sur la décentralisation, aujourd'hui on se contente
de commenter le diamètre des bouches d'égout" témoigne
anonymement un sénateur. Le journaliste poursuit. Il dénonce
ici un absentéisme " qui discrédite la vie parlementaire
", là l'utilisation abusive et dévoyée de l'hémicycle,
plus loin les influences contre nature ou encore le cumul
de mandat. La critique n'épargne personne. Autre point litigieux
: l'alternance. Un mot qui n'existe pas au Sénat. " La
droite est majoritaire depuis plusieurs décennies. Elle fait
la pluie et le beau temps dans toutes les instances de décision
(…) Bref, elle verrouille tout le système ". Un constat
qui irrite visiblement le journaliste. Au fil des chapitres,
l'ensemble de la " maison des collectivités " et de
son personnel sont passés en revue. A plusieurs reprises,
l'auteur décortique les avantages ou supposés comme tels des
1 222 fonctionnaires " aux rémunérations qui atteignent
des sommes à faire pâlir d'envie les Français moyens qui constituent
un sujet tabou, un secret soigneusement entretenu". L'argent
est d'ailleurs au Sénat un thème sur lequel il n'est pas bien
vu de poser des questions remarque Claude Lévy. Rappelons
à toutes fins utiles que le budget de la Haute Assemblée s'élevait
en 2005, à plus de 300 millions d'euros, sans oublier les
" réserves parlementaires " dont on a du mal à apprécier
le poids mais qui font l'objet d'un chapitre édifiant.
Reste que le Sénat suscite la convoitise. Pour preuve, les
nombreuses tractations qui se tiennent entre politiques, groupes
parlementaires et élus au moment de l'élection à la présidence
du Sénat. Le " plateau ", l'équivalent du perchoir
à l'Assemblée fait l'objet d'âpres combats. Les coups bas
sont légions. Pour l'heureux élu qui devient dans l'ordre
protocolaire le deuxième personnage de l'Etat, la place est
royale. L'idée de l'abandonner est tout bonnement inconcevable.
En soixante ans, le Sénat n'a d'ailleurs connu que cinq présidents.
Le livre refermé, on s'interroge. Si tout ce qui est dit est
vrai, et il n'y a pas de raison de mettre en doute la parole
de Claude Lévy, la question d'une réforme de l'institution
apparaît comme nécessaire. Tout le monde est d'accord ou presque.
En 2005, le président Poncelet a proposé la mise en place
d'un groupe de travail pluraliste de réflexion, réunissant
majorité et opposition en vue de faire des propositions visant
" à améliorer la qualité et la lisibilité des travaux du
Sénat ". Interrogé par la Revue Parlementaire, le Sénat
n'a souhaité faire aucun commentaire sur le contenu de ce
livre, "fruit de la réflexion d'un journaliste".
* La bulle de la République - Enquête sur le Sénat - Claude
Lévy - Calmann-Lévy - 238 pages
Lorsque l'on parle du Sénat, l'une des critiques récurrentes,
au-delà de l'âge des sénateurs, concerne les femmes sénatrices
et le " machisme " de leurs collègues. " L'arrivée
des femmes constitue le phénomène le plus visible des dernières
élections sénatoriales de septembre 2004. Elles sont à présent
56 sur 331 sénateurs. Elles n'étaient que 19 en 1998 et 34
trois ans plus tard " précise Claude Lévy qui s'empresse
d'ajouter que " ce bond en avant ne résulte pas d'un changement
d'état d'esprit. Il a été obtenu grâce à la loi sur la parité
de juin 2000 ". Logiquement, ce nombre devrait s'accroître.
Encore faudrait-il que la droite sénatoriale cesse de "
freiner le mouvement " s'insurge l'auteur. Il note d'ailleurs
que le changement induit par leur arrivée est pour l'instant
encore " à peine perceptible dans les débats et dans la
vie du Sénat. Les hommes qui sont aux commandes n'ont pas
l'intention d'abandonner leur pouvoir ". Toutefois Claude
Lévy remarque malicieusement que " la présidence du Sénat
utilise à fond 'l'argument femmes', non sans un brin de démagogie".
Après enquête, l'auteur finit par en déduire que la femme
n'est pas encore considérée comme " un homme politique " et
qu'il faudra du temps pour " modifier les choses en profondeur
et donner aux femmes la place à laquelle elles ont droit en
politique et au Sénat en particulier ".
Chasse, agriculture, bouilleur de crus, vin, vente à la découpe,
entreprises, pharmaciens, cause arménienne, ISF… Au Sénat,
le lobbying touche à tout. C'est en tout cas ce qu'explique
Claude Lévy dans un chapitre consacré à une activité " qui
sent le souffre ". Quelques élus, ou du moins certains
de leurs assistants parlementaires s'en offusquent, " les
lobbies nous harcèlent sans arrêt " déclare l'un d'entre
eux. D'autres élus reconnaissent toutefois " écouter tous
les lobbies sans les entendre forcément ". L'auteur note
que les élus de droite sont plus souvent sollicités que leurs
collègues de gauche " parce qu'ils sont plus efficaces
pour faire adopter des amendements dans une assemblée où ils
sont majoritaires ". S'appuyant sur des anecdotes, l'auteur
met en lumière les actions de lobbying au Sénat. Instructif.
Rappelons tout de même, pour clore ce dossier, que le lobbying
n'est pas l'apanage du Sénat. L'Assemblée sait y faire. Souvenonsnous
de l'action peu discrète de Virgin à l'occasion de la première
discussion sur la loi Dadvsi, lorsqu'elle proposait aux députés,
dans l'enceinte même de l'Assemblée, une offre commerciale
de téléchargement légal…