Les " Quinze Mille " Députés
d'hier et d'aujourd'hui
Auteur : Bruno Fuligni*
Un député peut-il se munir d'accessoires à la tribune
? Peut-on siéger en blouse, en gandoura ou en col Mao ? Pourquoi
le président de l'Assemblée nationale entre-t-il au son du
tambour ? Un prêtre député peut-il bénir une République laïque
? Qu'appelle-t-on " le Barodet " ? Qu'est ce qu'une " députette
" ? Comment paralyser un débat ? Qui a gagné le dernier duel
parlementaire ? Depuis quand légifère-t-on sur l'environnement
? Que se passe-t-il à la buvette du Palais Bourbon ? A partir
de ce feuilleton de la France républicaine que forment les
comptes rendus de séance, Bruno Fuligni raconte les faits
et gestes des quinze mille députés recensés depuis 1789.
Grands débats et bagarres mémorables, actions rituelles et
coups d'éclat : son livre, qui fourmille d'anecdotes surprenantes,
fait revivre les incidents de séances qui ont marqué l'hémicycle.
Préface de Jean-Louis Debré, Président de l'Assemblée nationale.
*Bruno Fuligni est historien et secrétaire des Débats à
l'Assemblée nationale. Il est l'auteur de divers ouvrages
dont " L'Etat c'est moi, histoire des monarchies privées,
principautés de fantaisie et autres républiques pirates "
(Les Editions de Paris) ; " La Chambre ardente, Aventuriers,
utopistes, excentriques du Palais Bourbon " (Editions de Paris).
Il est également le scénariste de " La Séparation ", un docu-fiction
sur la loi de 1905.
Extraits
Un tonneau de vigie
Travail tout à la fois d'adresse, de patience et d'improvisation,
la conduite des débats requiert une grade disponibilité. Comme
le président ne peut assister à toutes les séances, l'Assemblée
désigne à chaque rentrée parlementaire six vice-présidents
qui partagent le Perchoir avec lui. Ceux-ci sont proposés
par les différents groupes, sur des bases plus politiques
que techniciennes, de sorte que les vice-présidents ne sont
pas nécessairement des parlementaires expérimentés. Mais il
s'est trouvé des parlementaires talentueux, comme le bachagha
Boualam, dont le nom est encore prononcé chaque année, rituellement,
quand l'Assemblée examine les crédits de la Défense et des
Anciens combattants.
Né le 2 octobre 1906 à Souk-Arhas, près de la frontière tunisienne
de l'Algérie, Saïd Benaisse Boualam a d'abord fait carrière
dans l'armée française, atteignant le grade de colonel. Très
attaché aux traditions, il porte en toute circonstance un
haut turban blanc et un burnous sombre sur lequel se détachent
son insigne d'officier de la Légion d'honneur, la Croix de
guerre, la Croix du combattant, la médaille de la Valeur militaire
et le Nicham Iftikhar. Pour lui l'indépendance de l'Algérie
ne ferait qu'annoncer la " bolchévisation de l'Afrique
du Nord ". Ennemi du FLN, il est élu en 1958 député d'Orléansville.
(…)
" Je ne suis pas timide de nature mais cela vous fiche
quand même un coup de se retrouver député à l'Assemblée nationale
" écrira-t-il plus tard dans son autobiographie, "
Mon pays… la France. " Je n'avais jamais fait de politique.
Aussi, je dois dire que mon dépaysement fut grand lorsque
je dus faire ma première intervention. Défendre l'Algérie
française à la tribune de l'Assemblée, c'était beaucoup plus
difficile que de la défendre par les armes. "
De 1958 à 1962, le bachagha Boualam est élu quatre fois vice-président
de l'Assemblée nationale, devenant le symbole des musulmans
favorables à la France.
Un ange de douceur
L'exemple le plus frappant demeure toutefois celui de Rebiha
Khebtani : mariée à quinze ans, mère de trois enfants, sans
profession, elle a la chance d'épouser un homme qui, aimant
la politique, encourage sa femme à l'imiter. Portée sur une
" liste de Défense républicaine et d'Action sociale ", elle
entre à l'Assemblée à trente-deux ans. En 1959, la jeune Berbère
conquiert dans la foulée la mairie de Sétif.
La photo qu'elle fournit aux services de l'Assemblée nationale,
pour le trombinoscope officiel, montre une femme moderne,
à la chevelure savamment bouclée, avec un décolleté de style
panthère on ne peut plus occidental. (…). " Monsieur le Premier
ministre, mes chers collègues, il y a un an, j'étais encore
une femme voilée. "
Je suis aujourd'hui la représentante élue d'un département
de plus d'un million de Français musulmans et de seulement
24 000 Français d'origine européenne. Et, n'en déplaise à
notre collègue Leenhardt, porte-parole du groupe socialiste…
(rires et applaudissements sur de nombreux bancs), je me considère
comme une élue aussi valable que les députés métropolitains
(Vifs applaudissements au centre droit, à droite, au centre
et à gauche) , et sur ce point, mon ami et colistier M. Widenlocher,
inscrit au parti socialiste ne me démentira pas (Nouveaux
et vifs applaudissements prolongés sur les mêmes bancs.)
" J'ai donc la fierté d'être à l'Assemblée nationale française,
le porte-parole de tous et de toutes celles qui, dans le département
de Sétif, fief de la rébellion, ont rompu définitivement avec
un passé révolu et ont décidé de construire l'Algérie de demain
par la France, avec la France et dans la France. " Ce cri
du coeur sera l'unique intervention de l'élue algérienne ;
mais ses collègues, sur tous les bancs se lèvent pour l'applaudir.
Engagez le fer
" Taisez-vous abruti ! " lance Gaston Deferre hors de lui,
le 20 avril, à un député gaulliste particulièrement remonté.
La phrase n'apparaît nulle part dans les comptes rendus de
séance mais l'intéressé, René Ribière, l'a entendu très nettement.
A la fin de la séance, il rejoint le député-maire de Marseille,
dans la salle des Quatre Colonnes, lieu de confluence des
élus et des journalistes.
" Vous m'avez traité d'abruti. Pouvez-vous me dire pourquoi
?
- Parce que je le pense.
- Je vous en demande réparation par les armes. "
Le défi est public, spectaculaire. Et quel beau sujet pour
l'édition du soir.
(…) Gaston Deferre refuse les épées apportées par Ribière,
qu'il juge limées ; incident calculé sans doute, car le Marseillais
a apporté ses propres armes. Aucune réconciliation ne paraît
plus possible dans ces conditions. En chemise blanche, le
col ouvert et les manches retroussées, les deux hommes croisent
le fer. Touché une première fois - une simple égratignure
au bras -, René Rivière souhaite continuer l'assaut ; une
seconde entaille, plus sérieuse, conduit Jean de Lipkovski
à arrêter le combat qui n'aura pas duré plus de cinq minutes.
Mais quel battage, quelle publicité ! Paris-Match publie les
photos de la rencontre, qui fait certes sensation mais est
jugée très sévèrement par le petit monde politique.
Un dossier étoffé
Il est des sujets qui restent toujours d'actualité. Ainsi
la concurrence des textiles asiatiques était déjà en discussion
dans l'hémicycle le 18 mai 1977. Comme il est délicat de légiférer
sur un tel état de fait, international de surcroît, c'est
un rapport de la commission des lois tendant à la création
d'une commission d'enquête qui est alors soumis à l'Assemblée
nationale. Le rapporteur Jacques Limouzy se défend de tout
protectionnisme. Député gaulliste du Tarn et ancien secrétaire
d'Etat, il se déclare solidaire de la politique libérale de
la majorité et ne veut pas apparaître comme le défenseur des
barrières douanières. (…)
Au point de sa démonstration, alors que plusieurs députés
l'encouragent et l'applaudissent, Jacques Limouzy s'arrête
un instant, puis reprend d'une voix suave. " J'ai apporté
ici quelques petits objets… " fait-il en fouillant dans ses
affaires. " Si ce sont des chaussures, la présentation a déjà
été faite à une autre tribune " interrompt Roland Nungesser,
qui préside la séance.
Mais Limouzy n'est pas Khrouchtchev et les rédacteurs du compte
rendu, pour décrire le mouvement quelque peu inhabituel qui
se produit devant eux se réfugieront dans la périphrase :
A ce moment, l'orateur montre aux députés quelques articles
de textile léger.
Des culottes, des soutiens-gorge ! Le rapporteur les exhibe
d'un air placide, sous le nez de Christian Poncelet, secrétaire
d'Etat chargé des Relations avec le Parlement. L'Assemblée
semble d'abord suffoquée puis elle s'amuse franchement.
Avec l'aimable autorisation des Editions Horay
Les Quinze Mille - Bruno Fuligni - Editions Horay - 215 pages
- 10 euros