De nouveaux leviers pour le " patriotisme
économique " ?
Le Premier ministre présente le projet de loi sur la participation
et renforce le rôle de la Caisse des Dépôts comme investisseur
de long terme.
"Le patriotisme économique, ce n'est nullement voir
la France se recroqueviller sur elle-même (…) notre seul objectif
est de lutter à armes égales avec les autres Etats et de valoriser
nos atouts dans le respect des règles" a réaffirmé récemment
Dominique de Villepin.
Depuis huit mois, le Premier ministre persiste et signe dans
la voie du "patriotisme économique" alors que les critiques
fusent de toutes parts à l'encontre de cette formule apparue
dans le discours politique en 2003 dans un rapport du député
Bernard Carayon, (UMP-Tarn)*. " La justification
avancée pour promouvoir le patriotisme économique réside dans
la menace d'intérêts vitaux pour les pays concernés. Mais
tout dépend en définitive du périmètre politique où se jouent
ces intérêts " estime Christian Schmidt, professeur
à l'université Dauphine, dans une récente tribune publiée
dans le Figaro avant de souligner que " le gaz et l'électricité
appartiennent au secteur sensible de l'énergie considérée
comme stratégique selon cette acception ".
Depuis la rumeur d'OPA hostile de Pepsico sur Danone, au coeur
de l'été dernier, le gouvernement de Dominique de Villepin
a multiplié les mesures au nom du " patriotisme économique
" : publication d'un décret renforçant le contrôle du gouvernement
sur les investissements étrangers dans des " secteurs stratégiques
", amendements instaurant une protection accrue des entreprises
face aux OPA hostiles, annonce d'une fusion GDF-Suez alors
qu'une menace d'OPA de la société italienne Enel planait sur
Suez. Aujourd'hui, le Premier ministre veut activer d'autres
leviers qui peuvent être interprétés à l'aune du " patriotisme
économique " à savoir " la participation et l'actionnariat
salarié " car " un capital dispersé c'est un risque
majeur pour l'indépendance de nos sociétés " a souligné
Dominique de Villepin. Ce projet de loi sur la participation
est dans la continuité du rapport de mission " une ambition
: la participation pour tous " présenté en septembre dernier
à la demande du Premier Ministre, par les députés François
Cornut-Gentille (UMP-Haute Marne) et Jacques Godfrain
(UMP-Aveyron).
Un levier stratégique
Au même moment, Dominique de Villepin charge Thierry Breton
d'examiner avec la Caisse des Dépôts et Consignations comment
"augmenter significativement ses placements en actions".
En effet, la Caisse est l'un des principaux actionnaires des
grandes sociétés du CAC 40, ce qui en fait un levier stratégique
pour consolider l'actionnariat des entreprises. Pour inciter
les entreprises à émettre des actions gratuites en faveur
de leurs salariés, le projet de loi sur la participation prévoit
un avantage fiscal pour un montant équivalent au coût supporté
par l'entreprise à l'occasion de cette émission (plan d'attribution
d'actions gratuites, émission de stockoptions, ou augmentation
de capital réservée aux adhérents d'un Plan Epargne Entreprise).
Autre mesure phare, la réduction de la durée de blocage de
la participation de cinq à trois ans. " Tout ce qui peut
donner aux salariés un complément de pouvoir d'achat sert
utilement la participation " a déclaré Patrick Ollier,
président de la commission des affaires économiques de l'Assemblée
nationale. Le député des Hauts-de-Seine précise aussi que
" l'objectif premier de cette mesure est d'associer le
salarié à la gouvernance de son entreprise " avant de
remarquer que la prise de participation des salariés peut
être " une défense efficace face à des OPA hostiles de
plus en plus faciles à organiser ".
Faire de la pédagogie
Le Medef a salué " les nombreuses mesures qui vont dans
le bon sens " mais continue d'être opposé à toute modification
de la durée de blocage de la participation ramenée de cinq
à trois ans. " C'est positif pour les entreprises, pour
leurs salariés, et cela peut décourager des prédateurs en
cas d'OPA. Le véritable enjeu est d'encourager les entreprises
à utiliser ces outils. Seulement 30% des entreprises de moins
de 250 salariés développent des systèmes de participation
et d'intéressement. Il faut faire de la pédagogie auprès des
dirigeants " a déclaré Jean-René Boidron, coprésident
de la commission social et emploi de l'association d'entrepreneurs
Croissance Plus. Du côté des syndicats, le jugement est plus
sévère. La CFDT a condamné la réduction de cinq à trois ans
de la période de blocage car elle estime que cette mesure
vise à " donner du pouvoir d'achat immédiat au détriment
de l'épargne ". La CGT a elle jugé que le projet " risque
d'obscurcir la frontière entre les salaires et les autres
modes de rémunération ".
Après arbitrage du Premier ministre sur les propositions des
partenaires sociaux le texte devrait arriver début juin à
l'Assemblée ; il " fait partie des priorités du gouvernement
" a souligné Gérard Larcher.
* Intelligence économique, compétitivité et cohésion sociale
www.bcarayon-ie.com
A noter
Au titre de la participation financière, 11,6 milliards d'euros
ont été distribués en 2004, soit 8,7 % de plus qu'en 2003
selon le dernier rapport du Conseil supérieur de la participation.
Tous dispositifs confondus, la prime a atteint 1 830 euros
par salarié concerné soit un complément de rémunération du
salaire de 6,5%.
Entretien avec Christian Harbulot, Directeur
de l'Ecole de Guerre Economique (EGE), Directeur associé de
Spin Partners
Le " patriotisme économique " prôné par Dominique de Villepin
vous semble-t-il une arme efficace sur le terrain de la "
guerre économique " ?
Il s'agit pour l'instant d'une démarche défensive qui est
encore mal comprise par les milieux patronaux et une partie
de l'opinion publique. Les mesures qui ont été prises sont
perçues comme des actions de nature défensives. C'est la raison
pour laquelle elles sont dénoncées comme des mesures protectionnistes.
Les patrons comme l'opinion publique attendent un discours
plus offensif. La priorité est la conquête de parts de marché
à l'international. Notre système n'est pas organisé pour optimiser
nos chances dans ce domaine. Le découplage des grands marchés
traités par les sherpas de l'Elysée et la sensibilisation
des PME confiée au service du Haut responsable à l'intelligence
économique n'optimise pas la cohésion de notre dispositif.
Nous menons la guerre économique, avec un dispositif éclaté
qui nous paralyse souvent lorsque nous sommes confrontés aux
initiatives des pays en recherche de puissance, aux coups
bas des entreprises prédatrices ou déloyales et aux manoeuvres
parasitaires des économies criminelles. Pour que le patriotisme
économique devienne une arme efficace, le pouvoir politique
doit s'interroger sur l'efficacité de l'appareil d'Etat et
renforcer la concertation avec les entreprises.
En 2004, les IDE (Investissements Directs à l'Etranger) français
se sont élevés à 47,8 milliards de dollars contre 24,3 milliards
d'IDE en France : la France peut-elle être protectionniste
chez elle et offensive à l'extérieur ?
C'est exactement ce que font les nouveaux entrants comme la
Chine. Le 12 février dernier, l'Institut de recherches relevant
du ministère chinois du Commerce a annoncé que Pékin allait
durcir les contrôles sur les OPA inamicales des capitaux d'outre-mer.
Dans le même temps, les autorités chinoises jouent très habilement
sur les contradictions entre l'Europe et les Etats-Unis pour
obtenir le meilleur avantage possible dans les transferts
de technologies lors de l'attribution de grands contrats sur
le territoire chinois. Il est temps que Les milieux économiques
français tirent les leçons de l'habileté de nos concurrents.
Comment analysez-vous les récentes passes d'armes entre
les grandes entreprises européennes qui ont engendré des prises
de position publique de leur gouvernement respectif sur les
OPA ?
Ces passes d'armes peuvent être, à terme, très autodestructrices
si elles ne débouchent pas sur un renforcement de la force
productive de l'Europe. Une Union européenne conçue comme
une puissance douce et normative, qui marque des points sur
la scène internationale par l'exemplarité de son libéralisme
et de son ouverture vers le monde extérieur, est un mythe
dangereux. La réalité est toute autre. Pour ne pas subir la
loi du plus fort, notre liberté d'action dépend de la manière
dont nous saurons nous faire respecter des puissances les
plus agressives dans la compétition mondiale.