Consolidation mondiale : une addition
n'est pas une multiplication
Par Alain Richemond, VP Economics, Arcelor
En matière de consolidation économique, une simple addition
d'entreprises dissemblables ne saurait égaler la multiplication
d'atouts d'entreprises fortes dans leurs métiers. C'est en
fonction de la configuration de l'économie mondiale de l'acier
qu'il faut juger de la pertinence de l'OPA lancée par Mittal
Steel sur Arcelor. Ce qui est proposé est une addition de
capacités inégales pour bénéficier d'un effet de volume permettant
d'influencer les prix. Or, chacun sait que les quelques 11%
qui seraient obtenus resteraient bien insuffisants. Il faut
donc rechercher ailleurs des effets bénéfiques d'une consolidation
mondiale. C'est la recherche de ces bénéfices, mais entre
acteurs semblables, qui avait présidé, en février 2002, à
la création d'Arcelor. Les défis, qui ont le plus façonné
le nouveau groupe, sont ceux qui justifient aujourd'hui tout
l'intérêt d'une consolidation qualitative face à une consolidation
purement quantitative. La préférence pour la valeur face aux
volumes se lit dans les quatre défis majeurs relevés par Arcelor
:
LES DÉFIS DE LA PRÉFÉRENCE POUR LA VALEUR
1 - Le défi d'un arrimage parfait
La fusion - qui a amené à la création d'Arcelor - a été soigneusement
préparée. Il faut savoir que deux tiers des fusions échouent
principalement en raison de la précipitation mise à vouloir
marier des cultures d'entreprises différentes. Pendant un
an, des équipes dédiées ont collaboré pour assurer un arrimage
parfait. Ce travail a été essentiel pour faire jouer à plein
les synergies espérées au plan commercial et industriel. La
conjugaison des capacités, des savoirs-faire et de des expériences
a permis d'hisser Arcelor au 1er rang mondial par le chiffre
d'affaires.
2 - Le défi du cycle
Pendant de longues années de crise, les sidérurgistes ont
payé cher une fuite en avant consistant à tenter de rattraper
sur les volumes ce qui était perdu sur les prix. Avant Arcelor,
les entreprises sidérurgiques vendaient ce qu'elles produisaient.
Résultat : les entreprises sidérurgiques ne créaient pas de
valeur, mais elles en détruisaient. Depuis, les groupes sidérurgiques
produisent ce qu'ils vendent et notre défi a été de contribuer
à donner un coup d'arrêt à cette évolution destructrice. La
fusion a donné l'exemple d'une plus grande discipline de production
où est privilégiée la valeur et non plus les volumes pour
les volumes.
Arcelor a ainsi montré que les effets subis et aléatoires
du cycle pouvaient être réduits au bénéfice d'une plus grande
stabilité de l'activité, tant pour les clients que pour Arcelor.
Pour les actionnaires, l'année 2005 confirme, avec un Ebitda
proche de 6 milliards d'Euros, la capacité de création de
valeur d'Arcelor. En effet, depuis le " pic " de l'année 2000,
ce sont plus de 2 milliards d'Euros d'Ebitda structurels qui
ont été ainsi générés.
3 - Le défi de placer l'innovation au coeur de la relation-client
Arcelor a anticipé l'attente de ses clients à intégrer dès
la conception de leurs produits les nouveaux progrès technologiques.
Dans le cas des aciers pour la construction automobile, la
collaboration devance de plusieurs années la sortie de nouveaux
modèles. Arcelor a répondu à cette attente en créant un maillage
d'alliances technologiques mondiales et en plaçant l'innovation
au coeur de sa relation client. Pour réussir Arcelor dispose
d'un appareil de recherche totalement adapté aux exigences
de clients concentrés et plus performants que des concurrents
focalisés sur les commodités. Arcelor gère ainsi avec ses
clients environ 200 projets de R&D communs qui génèrent en
moyenne une centaine de nouveaux produits et " process" par
an, grâce à un réseau d'environ 1200 chercheurs dans toute
l'Europe. Cela entretient un lien durable avec les entreprises
clientes qui sont ainsi assurées de disposer des aciers les
plus performants pour leurs nouveaux produits.
Comme dans de nombreuses autres industries, la sidérurgie
conjugue l'offre d'un produit industriel avec une part de
services aux clients. Cette part de service apporte une valeur
ajoutée supplémentaire aux produits.
Ainsi, une cyclicité mieux maîtrisée et une relation-client
plus innovante sont les gages d'un lien commercial plus confiant
et durable.
4 - Le défi d'une croissance, créatrice de valeur
La consolidation vue par Arcelor n'est pas la recherche de
la taille pour une simple addition des volumes produits, mais
pour privilégier la valeur créée. En un mot, il s'agit non
pas de pratiquer une simple addition de capacités, mais de
faire émerger les synergies nées d'une multiplication des
talents.
C'est pourquoi, les critères de croissance interne et de croissance
externe d'Arcelor ont toujours été d'une grande exigence.
Les résultats de la croissance organique l'atteste, comme
au Brésil - dont la contribution est majeure - et de l'acquisition
récente de Dofasco au Canada, d'abord le fruit de près de
vingt ans collaboration industrielle dans l'acier pour automobile.
A l'heure où la Chine souhaite la montée en puissance d'une
production intérieure d'aciers plus sophistiqués, nos deux
partenariats avec Baosteel et Laiwu apparaissent stratégiques
et confirment le bien-fondé de notre stratégie.
Il est vrai que notre exigence nous a amené à privilégier
des acquisitions porteuses de valeur potentielle et d'écarter
des acquisitions jugées trop risquées sur ce plan aussi bien
aux Etats-Unis que dans les pays d'Europe de l'Est. Cette
sélectivité rigoureuse est aujourd'hui décisive pour optimiser
les investissements porteurs de réelle croissance et satisfaire
les attentes des actionnaires.
Tandis qu'Arcelor gagnait ces défis majeurs et que les objectifs
post-fusion étaient remplis (intégration, mise en oeuvres
des synergies, croissance interne et externe, développement
durable), le groupe est l'objet d'une offre publique d'acquisition
hostile. Dès le 29 janvier 2006, le Conseil d'Administration
d'Arcelor a rejeté cette offre sur une base claire : ce n'est
pas parce que les deux groupes sont différents qu'ils sont
pour autant complémentaires. Du point de vue de l'actionnaire,
la proposition apparaît bien comme une somme d'apparences
:
1 - L'apparence de la consolidation
Dans un marché mondial où l'addition des deux premiers groupes
représenterait environ 11% de la production totale d'aciers,
ce n'est pas la taille, ni les volumes qui peuvent être les
seuls leviers d'une consolidation réussie. Alors que les marchés
se spécialisent, la consolidation diffère selon les portefeuilles
de produits des entreprises. Tandis qu'Arcelor fabrique près
de 3 fois plus de produits spécialisés(1) que son concurrent,
les effets de volume recherchés sur des produits de commodités
ne sont pas adaptés aux intérêts d'Arcelor en matière de consolidation
mondiale touchant en priorité les produits spécialisés.
2 - L'apparence de la création de valeur
La préférence pour la valeur d'Arcelor peut se lire dans les
résultats de l'année 2005. Arcelor - avec une production stable
- a vu son Ebitda par tonne s'améliorer. Au cours de la même
année, son concurrent a vu sa production en volume progresser
et son Ebitda(2) par tonne chuter . Arcelor valorise mieux
sa production et sa distribution d'aciers, montrant qu'une
intégration verticale n'est pas le gage d'une plus forte valorisation.
Dans ces conditions, l'addition des deux groupes serait un
frein pour Arcelor qui - seul - montre une réelle capacité
à créer plus de valeur que dans une association inégale et
déséquilibrée. De plus, la forte capacité d'Arcelor a générer
du cash-flow serait amputée par les forts besoins de réinvestissement
de son assaillant, dont le modèle de développement a consisté
à racheter des actifs dépréciés dans des pays émergents qui
nécessitent aujourd'hui une impérative mise à niveau.
3 - L'apparence d'une croissance aux standards du développement
durable
La réponse aux enjeux du développement durable demande des
années d'investissement et de travail. Dans ce domaine, les
déclarations ne suffisent pas et les résultats ne se décrètent
pas. Arcelor mène une vigilance de tous les instants, notamment
pour garantir la sécurité et la santé au travail. La faible
fréquence d'accidents est une référence et avant tout d'une
fierté partagée.
Il en est de même pour la réduction de l'émission de gaz à
effet de serre. Arcelor participe au programme mondial ULCOS
qui a fixé des cibles très ambitieuses, grâce à la recherche,
de réduction des émissions de gaz à effet de serre à l'horizon
2030. Cette prise en compte du long terme dans nos projections
d'activités et de développement est sans doute le point le
plus manifeste de la vision d'Arcelor pour une sidérurgie
mondiale moderne et de qualité.
Enfin, depuis l'affaire Enron, le monde financier demande
une transparence exemplaire et des pratiques de gouvernance
parfaites. Arcelor possède, dans ce domaine, d'une expérience
reconnue.
Ces défis gagnés sont les meilleurs atouts pour les actionnaires.
Avec un capital très largement ouvert, Arcelor se doit d'optimiser
la valeur apportée à ses actionnaires. Plus qu'une règle du
jeu, il faut comprendre que c'est surtout le moyen de poursuivre
le développement d'Arcelor. Des actionnaires confiants dans
le modèle économique d'Arcelor sont des actionnaires qui apporteront
aussi plus de moyens pour financer son expansion.
Arcelor a fait la preuve de la force de son modèle économique
et de sa capacité à apporter plus de valeur aux actionnaires.
Une fusion avec un partenaire trop dissemblable ne servirait
pas la concrétisation des ambitions industrielles, technologiques
et financières que les équipes d'Arcelor ont pour l'avenir
de leur entreprise.
1. Produits spécialisés : faisant l'objet d'une spécification
adaptée au besoin du client. Les produits de commodité étant
indifférenciés, la décision d'achat repose plus sur leur disponibilité
immédiate et leur prix bas.
2. Equivalent du Résultat Brut d'Exploitation