Par Richard Duhautois et Séverine Maublanc, Centre d'études
de l'emploi
Dans les petites et grandes entreprises privées des secteurs
industriel et tertiaire, de nombreux postes de chercheur sont
ouverts. Ces postes sont occupés par des ingénieurs ou des
diplômés de l'université. Il est difficile de faire toute
sa carrière en tant que chercheur, car la recherche privée
étant soumise aux contraintes du marché, certains projets
sont amenées à disparaître, d'autres à naître. Du fait de
cette organisation, la carrière des chercheurs en entreprise
revêt deux formes principales : elle évolue soit vers le management
des activités de recherche soit vers celui d'autres fonctions
(la production, le marketing…). La gestion par projets de
recherche conduit à penser que les entreprises ont moins besoin
de chercheurs fondamentaux que d'ingénieurs, moins spécialisés
mais sans doute plus aptes à changer de fonction.
Insertion des chercheurs
Dans un tel contexte se posent les questions de l'insertion
des chercheurs et du déroulement de leur carrière sur le marché
du travail en fonction de leur diplôme acquis dans l'enseignement
supérieur. Les ingénieurs restent les profils préférés des
grandes entreprises qui consacrent une partie importante de
leurs recrutements aux diplômés des grandes écoles. Les entreprises
ciblent en effet les écoles d'ingénieurs qu'elles connaissent
et délaissent les milieux universitaires, qu'elles trouvent
difficiles à circonscrire et avec lesquels elles ont moins
de liens. Aussi les premières sources d'embauche pour les
jeunes diplômés sont-elles les stages, les rencontres lors
de forums d'écoles et les thèses Cifre*. Les responsables
de recrutement font leur demande de convention Cifre auprès
des écoles d'ingénieurs, dans lesquelles ils ont été eux-mêmes
formés, ou auprès des grandes écoles reconnues dans les domaines
de recherche qui les intéressent.
Les conventions Cifre ne concernent pas que les diplômés des
écoles d'ingénieurs Le dispositif Cifre a permis de renforcer,
voire de créer, des liens entre les universités et les entreprises.
Bien que les ingénieurs soient majoritaires dans les laboratoires
de R&D et que nombre de conventions Cifre leur soient allouées,
ces contrats représentent un moyen privilégié d'insertion
en entreprise privée pour les jeunes docteurs de formation
strictement universitaire. D'une part, ils constituent une
première expérience de la vie professionnelle dans l'industrie
ou le tertiaire. D'autre part, ils permettent aux entreprises
de cibler les sujets qui les intéressent. Un docteur muni
d'une thèse Cifre vend à la fois une expertise en recherche
et sa connaissance du monde de l'entreprise. Ce type de thèse
fonctionne comme une pré-embauche, et pas seulement pour l'entreprise
qui a conclu la convention de formation. Beaucoup de chercheurs,
après avoir soutenu leur thèse dans une première entreprise,
sont embauchés par une entreprise concurrente du même secteur.
Pour autant, détenir une thèse Cifre ne rend pas le recrutement
systématique.
Place des docteurs
Il apparaît clairement que les docteurs ayant fait leur thèse
uniquement à l'université ont plus de difficultés à entrer
dans le secteur privé. L'inexistence de réseaux entre entreprises
et universités les défavorise inévitablement. De plus, les
représentations que peuvent avoir les premières se traduisent
par une méfiance à leur égard. La thèse, sans être passé par
une école d'ingénieurs, émet en effet un " signal négatif
" aux recruteurs, qui soulignent à la fois la faiblesse et
la trop grande spécialisation de cette formation ainsi que
la méconnaissance du monde de l'entreprise. Or, il est primordial
pour les entreprises qu'un chercheur connaisse leurs priorités,
axées presque exclusivement sur la recherche appliquée. Si
celles-ci se méfient d'un docteur qui a fait de la recherche
fondamentale, c'est surtout parce qu'elles le croient inadapté
aux contraintes de marché et de délais qui caractérisent leur
fonctionnement. Dans les petites entreprises qui ont également
besoin des compétences de recherche des jeunes docteurs et
offrent à ceux-ci des opportunités d'emploi, cette même méfiance
peut exister. Elle est accentuée par l'idée qu'un docteur
est exigeant intellectuellement, mais aussi et surtout financièrement,
puisqu'il souhaite valoriser ses trois ans d'études supplémentaires.
L'insertion professionnelle n'est donc pas toujours aisée
et attractive dans les petites entreprises : d'une part, les
jeunes docteurs génèrent des images d'excellence qui peuvent
faire peur à ces dernières et d'autre part, ils sont contraints
d'accepter des salaires souvent similaires à ceux des diplômés
de troisième cycle. Par ailleurs, les mobilités externes y
sont plus fréquentes que dans les grandes entreprises. Ces
inconvénients sont compensés par le fait qu'une société de
petite taille représente un potentiel de développement et
par conséquent de carrière pour les personnes.
Experts et managers
Les chercheurs doivent également, comme tout autre salarié,
faire preuve de qualités de management, les carrières étant
construites sur cette compétence. Les entreprises estiment
que les docteurs issus directement de l'université n'ont pas
reçu la formation adéquate à l'obtention de cette compétence
managériale, contrairement aux ingénieurs, dont les cursus
sont tournés à la fois vers la technique et vers le management.
Il existe deux grands types de chercheurs, les experts et
les managers. Ces deux " façons " d'être chercheur dans une
entreprise privée définissent deux formes de carrières distinctes
: la première, celle de l'expert est peu valorisée. La seconde,
celle du manager, comme pour les autres professions de cadres
en entreprise, est une voie de promotion. Étant donné les
structures pyramidales des départements de R&D, l'accès à
ces fonctions est difficile. Ainsi, les carrières des chercheurs
se caractérisent par un éloignement progressif des activités
de recherche.
* Créées en 1981, les Cifre associent autour d'un projet de
recherche, qui conduira à une soutenance de thèse de doctorat,
trois partenaires : une entreprise, un jeune diplômé, un laboratoire.
Elles sont gérées par l'ANRT pour le compte du ministère de
la Recherche.
Les chercheurs en quelques chiffres
En 2002, le ministère de la Recherche (Références statistiques,
2005) recensait près de 100 000 chercheurs en entreprise privée.
Dix ans auparavant, ils étaient 65 000. Les chercheurs représentent
la moitié des effectifs de " recherche et développement "
(R&D), mais il existe une grande disparité en fonction des
secteurs : on en dénombre, par exemple, 70 % dans le secteur
des télécommunications et 38% dans l'industrie automobile.
Chaque année, environ 10 000 doctorants soutiennent leur thèse
(dont légèrement plus de 6 000 en sciences) et 23 000 ingénieurs
sont diplômés. A priori, deux tiers des docteurs ne connaissent
pas le chômage, mais la moitié d'entre eux est embauchée en
contrat à durée déterminée (CDD). La proportion tombe à 34%,
s'ils sont également diplômés d'une école d'ingénieurs. Moins
d'un quart des diplômés des écoles d'ingénieurs est embauché
en CDD (Béret P. et alii, 2002).
D'après l'Association nationale de la recherche technique
(ANRT, cf. http://www.arnt.asso.fr), parmi dix doctorants
qui préparent leur thèse dans le cadre d'une Convention industrielle
de formation par la recherche (Cifre), quatre restent dans
leur entreprise, quatre sont recrutés par une autre, un rentre
dans la recherche publique et un est en recherche d'emploi
ou en post-doc. En sciences " dures " (sciences de la nature
et de la vie, sciences et technologies, sciences pour l'ingénieur,
sciences et structure de la matière), 50 % des financements
sont obtenus par des universitaires et 50 % par des diplômés
d'écoles d'ingénieurs.