Le patriotisme économique ou le
syndrome de la Nurserie Française
Par Mathieu Laine*, Avocat, Maître de conférence
à Sciences-Po
Des yaourts à l'énergie en passant par l'acier, la banque
ou le médicament, tous les secteurs économiques se sont retrouvés
au grand bal des OPA. Avec un invité surprise : l'Etat français,
chargé de faire et de défaire les mariages annoncés pour que
les futurs époux soient, tous deux, bien français… Pas européens,
français. On ne va quand même pas se marier avec des étrangers
! Comme certaines alliances auraient pu être, de surcroît,
forcées, il était temps que le gouvernement intervienne et
donne à ces entreprises venues de loin quelques leçons de
savoir-vivre (autrement appelées " leçons de grammaire ").
Belle illustration du capitalisme à la française, ou quand
quelques patrons du CAC 40 appellent au secours leurs amis
ministres pour tenter d'enrayer le jeu naturel du marché et
protéger leurs propres intérêts. La montée en puissance du
protectionnisme économique, véritable chant du cygne d'un
modèle social déclinant, est pourtant une très mauvaise idée.
Il est tout d'abord primordial de rappeler qu'en matière d'OPA,
les intérêts en jeu ne sont en rien ceux de la nation mais
ceux des dirigeants, des actionnaires et des salariés d'une
entreprise privée. Plus précisément, seuls les actionnaires
de l'entreprise cible - c'està- dire ses propriétaires, ceux
qui ont pris le risque de parier sur elle et qui supportent
donc, contrairement aux hommes politiques, les conséquences
des décisions prises - doivent pouvoir juger s'il est bon
ou non d'apporter leurs titres à l'offre. Eux seuls sont en
effet en mesure d'apprécier le prix relatif proposé par l'initiateur,
au regard de leur perception des performances et du management
actuels et des projets mis en avant par l'acheteur potentiel.
Les gouvernants - qui ont leurs propres objectifs (notamment
gagner la prochaine élection) et leurs propres contraintes
(notamment médiatiques) - n'ont en conséquence aucune légitimité
à intervenir pour bloquer ou influencer leurs choix.
Dans un tel climat de défiance, il semble également utile
de se remémorer combien les offres publiques sont un outil
indispensable au bon fonctionnement d'une économie de marché
dynamique. Elles permettent en effet d'ajuster au mieux les
moyens de production et constituent un moyen particulièrement
efficace d'incitation des managers en place à bien gérer leur
entreprise, afin de satisfaire l'intérêt des actionnaires
et d'éviter qu'ils ne cèdent aux tentations d'offreurs potentiels.
Elles contribuent par ailleurs à une meilleure régulation
du marché en permettant à des gestionnaires plus compétents
de se substituer à des dirigeants moins performants. Il n'existe
donc pas d'OPA " hostiles " aux actionnaires. Elles ne le
sont, éventuellement, que pour le management, car si une OPA
est lancée, c'est précisément parce que les acquéreurs potentiels
estiment qu'ils peuvent mieux gérer l'entreprise. Mais certains
dirigeants ne respectent pas cette règle, pourtant très saine,
du jeu des affaires et, refusant le risque de voir les actionnaires
séduits par la démarche " amicale " d'une autre équipe et
d'une autre stratégie, en appellent aux pouvoirs publics et
invoquent la fibre nationale pour ne soutenir, en réalité,
que leurs propres petits intérêts.
Et quand l'Etat accepte de jouer les chevaliers blancs, il
renoue avec les mauvais instincts de l'économie dirigée. Les
puissants (hommes politiques et dirigeants de grandes entreprises,
qui sont souvent d'anciens camarades de promotion) s'unissent,
en effet, contre les intérêts des actionnaires, bafouant ainsi
au passage les principes les plus élémentaires du capitalisme
: le respect des droits de propriété et la prise en charge
individuelle des risques. Par son intervention, l'Etat nounou,
vers lequel certains patrons accourent pour obtenir sa bienveillante
protection, agit également contre les intérêts des salariés
et des consommateurs. Les offres publiques permettent en effet
aux sociétés se rapprochant d'augmenter la rentabilité du
capital et la productivité et d'offrir, in fine, aux consommateurs
de meilleurs produits à un meilleur prix. Et quand une entreprise
prospère, elle se retrouve en situation de maintenir voire
de créer des emplois et d'augmenter la rémunération de ses
salariés. Il n'y a donc rien de dangereux ni de scandaleux
à ce qu'une entreprise, cotée en bourse, puisse être la cible
potentielle d'autres sociétés françaises ou étrangères.
Le combat du premier ministre pour rassembler toutes les "
énergies autour d'un véritable patriotisme économique " ne
manquera pas, à l'inverse, d'entretenir les Français dans
l'idée fausse que les offres publiques sont périlleuses, que
les firmes étrangères nous sont hostiles et que l'Etat peut
et doit tout faire pour nous prémunir contre ces risques.
Alors que l'Etat providence s'effrite et que leur pouvoir
risque bien de sombrer dans les profondeurs des déficits et
des dettes publiques, les gouvernants cherchent en réalité
une occasion légitime de jouer les premiers rôles. Et, la
promesse plus grosse que le ventre, ils vont parfois très
loin. Quand ils constitutionnalisent le principe de précaution
et créent un " droit au risque zéro " ; quand ils exploitent
le " filon " des victimes médiatiques et alimentent les tensions
communautaires ou quand ils tentent de " mettre à l'abri "
quelques fleurons " français ", qui n'ont - quand on regarde
la composition de leur capital - plus grand-chose de " français
", la logique est la même : on nous prend par la main et on
nous déresponsabilise, car la protection incite à la démission
autant que la concurrence invite au dépassement de soi. La
liberté ne peut être présumée coupable plus longtemps. Cette
attitude est d'autant plus condamnable qu'elle est profondément
hypocrite, les pouvoirs publics ayant applaudi, entre autres
nombreux exemples, la prise de contrôle d'Aventis par Sanofi-Synthélabo
et le rachat de l'américain Allied Domecq par le groupe français
Pernod Ricard. Ils ne peuvent donc aujourd'hui crier au scandale
quand une entreprise " française " se retrouve potentiellement
en situation d'être rachetée par une entreprise étrangère.
Il faut dénoncer cette dérive du patriotisme économique qui
prétend donner une coloration nationale à ce qui n'est rien
d'autre qu'une entreprise ou une opération financière libre
et naturelle entre acteurs privés. Ce sont en effet de tels
raisonnements qui incitent la France à se replier sur elle-même,
à se tourner non vers l'avenir mais vers son passé glorieux,
et qui pourraient bien la mener à davantage de nationalisme
et de protectionnisme. Déconnecté du réel, notre pays entretient
la xénophobie des affaires au lieu de se donner les moyens
de saisir les opportunités considérables apportées par la
mondialisation. Cela fait par exemple des années que l'on
se plaint de l'emprise des fonds de pension américains sur
l'économie mondiale et que rien n'est fait pour permettre
l'émergence de véritables fonds de pension français. On ne
peut pourtant faire de capitalisme sans capital.
Quant à nos emplois, ils sont bien plus menacés par les conditions
fiscales et réglementaires du marché français que par l'éventuelle
expatriation du siège social d'une entreprise, fût-elle symbolique.
Alors même que nos dirigeants brandissent, en véritables marchands
de peurs et de protections, l'épouvantail des délocalisations
massives, on cherche à nous faire oublier que ce n'est pas
en créant de fragiles lignes Maginot que l'on évitera ces
tentations de l'exil, mais en engageant une vaste et audacieuse
politique de la croissance, alliant trois éléments inséparables
: une baisse rapide et significative de la pression fiscale
; l'accroissement de la libre concurrence entre les acteurs
économiques et l'assouplissement réel du droit du travail
pour l'ensemble de la population. Mais ils préfèrent agiter
le chiffon rouge (aux frontières du racisme) du plombier polonais,
du grand groupe américain ou de l'agresseur transalpin et
infantiliser les grands patrons plutôt que de jouer le jeu
du libre échange et du respect des droits des actionnaires,
confortant au passage les investisseurs étrangers dans une
vision très négative de la France, qui ne cesse déjà de briller
par sa frilosité et son dégoût des réformes.
Ce qui fait le succès économique de la plupart de nos voisins,
ce ne sont pas les prétentions volontaristes de leurs gouvernements
mais le climat de confiance et d'incitation aux efforts occasionné
par la souplesse de leur droit du travail et la faiblesse
de la pression fiscale. C'est cela qu'il faut importer chez
nous, bien plus que les mauvaises tentations isolationnistes.
Car ce n'est pas en s'enfonçant dans un chauvinisme stérile
que notre pays pourra pleinement profiter de l'élan économique
mondial et retrouver, enfin, le chemin de la croissance et
de l'emploi mais en libéralisant notre économie et en la mettant
à l'heure d'un monde plus flexible, plus rapide et plus compétitif.
Il est temps de briser les barreaux de la " Grande Nurserie
", et de refaire confiance aux acteurs économiques et, plus
largement, à chacun d'entre nous. L'angélisme étatique est
mauvais conseiller et le retour en force d'une politique industrielle
archaïque et cocardière ne prédit rien de bon pour notre pays.
Remettons plutôt en cause cette " société de contrôle " qui
étouffe, depuis tellement d'années, le travail et la prise
de risque, et qui a fait fuir plus d'un million de jeunes
talents vers des cieux plus cléments. Rebâtissons, sur les
ruines de l'exception française, une véritable " société de
confiance ", parce que la société de responsabilité, nous
avons tous, y compris les plus faibles, à y gagner.
* Auteur de " La Grande Nurserie. En finir avec l'infantilisation
des Français " (JC Lattès)