Patriotisme économique ou souverainisme
corporatiste ?
Par Jean-Jacques Rosa, Professeur des Universités à l'Institut
d'Etudes Politiques
Qu'est-ce que le patriotisme économique ? Il est présenté
par le gouvernement comme une défense des intérêts du pays,
des entreprises françaises, et de leurs salariés. Ces intérêts
seraient mieux servis par des actionnaires et managers français
que par des actionnaires et managers belges, britanniques,
américains, chinois ou italiens. Une telle différence apparaît
a priori peu plausible, sachant que les actionnaires (quelle
que soit leur nationalité) ont pour objectif la maximisation
de la valeur de l'entreprise, tandis que les dirigeants, qui
ont légitimement le devoir de les servir, doivent poursuivre
le même but.
De plus la notion d'entreprise " française " est désormais
des plus floues avec l'internationalisation de l'actionnariat,
des débouchés et zones d'implantations de la plupart des grandes
firmes, et compte tenu de la mobilité géographique des personnels
dirigeants. Si la notion a encore un sens c'est par référence
à la nationalité du manager, à celle du groupe d'actionnaires
qui contrôle effectivement la firme, et à l'emploi d'une personnel
important sur le territoire national, toutes conditions qui
font que les pouvoirs publics peuvent exercer une influence
sur la firme et en retour seront affectés par sa gestion.
La nationalité ainsi définie intervient donc parce que les
gouvernants entendent infléchir la stratégie des entreprises
concernées vers la poursuite d'autres objectifs que la création
de richesse. S'agissant de responsables politiques, ces autres
objectifs ne peuvent à l'évidence être que d'ordre politique,
c'est-à-dire concerner des transferts et avantages au bénéfice
de tel ou tel groupe ou individus disposant d'une influence
politique. L'hypothèse implicite est que des managers et actionnaires
français sont, par nature ou par situation, plus réceptifs
aux desiderata des gouvernants. Ce qui sous-entend que le
gouvernement peut inciter des managers français à ne pas maximiser
la richesse des propriétaires (légitimes) de ces entreprises,
pour obtenir d'eux des transferts de cette richesse vers d'autres
catégories de français.
C'est pourquoi nos gouvernants entendent écarter des actionnaires
d'autres nationalités qui veulent acquérir une minorité de
contrôle ou une majorité des actions des sociétés françaises
qui les intéressent. Il s'agit en effet d'une politique protectionniste
puisqu'elle vise à restreindre l'accès au marché français
d'offreurs de produits ou services (et en l'occurrence de
capitaux et de compétence managériale) originaires d'autres
pays.
Le protectionnisme ordinaire a pour objet de favoriser des
producteurs nationaux dont les activités sont menacées par
la concurrence de producteurs étrangers, en élevant le coût
des produits importés par un tarif ou en limitant les quantités
qu'ils sont autorisés à proposer sur le marché national. En
réservant une part plus importante des débouchés nationaux
aux producteurs locaux il bénéficie temporairement aux propriétaires
actionnaires et aux salariés. Temporairement, car il immobilise
des ressources en travail et en capital dans ces entreprises
qui, par définition, ne sont pas les plus efficientes puisqu'elles
redoutent une concurrence victorieuse d'entreprises étrangères
qu'elles jugent donc elles-mêmes plus compétitives, et ces
ressources vont donc faire défaut aux autres entreprises nationales
qui pourraient les utiliser avec une plus grande efficacité.
Il ralentir en conséquence les progrès de productivité et
l'accroissement du niveau de vie national, pour le seul profit
des entreprises anciennement établies.
Le protectionnisme anti-OPA consiste, de son coté, à limiter
la part du capital des sociétés françaises que des actionnaires
étrangers sont autorisés à acquérir, de façon à leur interdire
toute prise de contrôle du management. Les effets économiques
en sont assez clairs : une OPA repose sur la conviction que
la société cible n'est pas valorisée au maximum, et qu'un
changement de management permettrait d'augmenter la création
de valeur et la richesse des actionnaires. C'est ce qui justifie
la prime de rachat proposée aux actionnaires actuels. Une
OPA gagnante doit permettre de changer la stratégie de la
firme, de faire monter ses bénéfices et sa valeur, et de dégager
au passage un gain en capital.
C'est une manifestation de la compétition, désormais internationale,
pour le contrôle et le management des entreprises, qui est
d'abord une compétition entre les équipes managériales. Interdire
ou freiner ces OPA revient à appauvrir les actionnaires actuels
: ils ne vont pas toucher la prime de rachat d'une part, et
d'autre part les perspectives bénéficiaires de leur firme
ne vont pas s'améliorer, même si l'équipe en place décide
d'augmenter in extremis les dividendes pour calmer provisoirement
leurs attentes, car leur entreprise ne va pas bénéficier de
la compétence potentiellement supérieure de l'équipe managériale
qui lance l'OPA. Or cette dernière est probablement plus performante
car elle n'a pas intérêt à surestimer ses propres capacités
sous peine de réaliser une perte sur son investissement.
Le protectionnisme anti-OPA ne profite guère aux salariés
dont l'emploi serait conforté par une amélioration de la compétitivité
de l'entreprise, alors que dans une entreprise moins prospère
leur emploi reste en permanence menacé. La meilleure garantie
des salariés ne réside pas dans la protection, toujours sclérosante
et qui dégrade donc les perspectives de l'emploi et de croissance
des salaires, mais dans des entreprises mieux valorisée, ainsi
bien entendu que dans une bonne politique macroéconomique,
monétaire, de change et budgétaire (mais ceci est une autre
histoire…).
Les gagnants du protectionnisme anti-OPA ce sont les managers
locaux déjà établis. Bien que ne remplissant pas les objectifs
de leur mandat, puisque par hypothèse ils ne maximisent pas
la richesse des actionnaires, ils restent en place, protégés
par l'Etat souverain. Leur allégeance se partage alors naturellement
entre leurs actionnaires, d'une part, et les hommes de gouvernement,
de l'autre. Ils sont par suite effectivement plus sensibles
que des managers étrangers aux sollicitations des gouvernements
nationaux pour infléchir leur politique dans le sens des transferts
et redistributions souhaitées par ces derniers pour leurs
clientèles électorales. C'est le système de collusion et d'échange
de services entre dirigeants économiques et dirigeants politiques
que désigne le terme de " corporatisme ", ou encore de " capitalisme
de connivence" (pour l'opposer au capitalisme concurrentiel
et de marché). Dans un tel système, le gouvernement dispose
d'un instrument de pression sur les managers qui savent lui
devoir en partie leur position, ou même totalement lorsqu'il
les nomme lui-même directement. Il peut ainsi effectuer des
transferts directs, sans prélever apparemment d'impôts, à
partir de la richesse des actionnaires des entreprises qu'il
influence, au profit de ses clientèles électorales.
Ce système et cette politique sont aujourd'hui remis en cause
par la mondialisation des marchés et la mobilité des actionnaires
et de leurs capitaux. C'est pourquoi les protestations des
actionnaires et entreprises d'autres nationalités sont entendues
par Bruxelles, l'Union européenne étant censée favoriser la
création d'un marché unique et concurrentiel où les conditions
d'accès soient égales pour tous. Dans ce domaine comme dans
d'autres, par exemple dans le rejet de fait et sans autre
formalité du trop fameux et " absurde " (selon Romano Prodi)
" Pacte de stabilité ", le gouvernement français manifeste
sa volte-face à l'égard du projet de construction d'une unité
politique européenne, et son retour à un principe d'autonomie
nationale. Les lecteurs de " L'erreur européenne " (Grasset,
1998) et du " Second vingtième siècle " (Grasset, 2000), n'en
seront pas surpris. Dans cette ère de révolution de l'information
qui détermine une atomisation de toutes les organisations,
l'avenir est aux nations et non plus aux conglomérats supranationaux.
Le retour à une politique économique indépendante, qui signe
la remise en cause de l'Union européenne et la conversion
de fait aux thèses souverainistes, fait ainsi partie des nécessités
économiques et d'organisation que toutes les déclarations
volontaristes du monde ne pourront abolir.
Mais il ne s'agit là que de la moitié du chemin vers une reconnaissance
des nécessités de l'organisation contemporaine. Une nation
de dimension moyenne dans un monde ouvert et compétitif est
aussi vouée à plus de liberté des échanges et de jeu rigoureux
de la compétition, si elle veut prospérer. On ne peut à la
fois vouloir sortir du marasme actuel et renforcer par ailleurs
le petit jeu du meccano corporatiste et de la collusion managériale.
C'est pourquoi, là encore, il faut s'attendre à une prochaine
volte-face et à l'abandon du protectionnisme managérial, dit
par antiphrase " patriotisme économique ".