Malaise dans la mondialisation ou "
patriotisme économique "
Par Elie Cohen, Directeur de recherche CNRS au CEVIPOF*,
membre du Conseil d'Analyse Economique
Qu'il s'agisse de la Pologne qui interdit à une banque italienne
de fusionner ses actifs locaux, de la France ou de l'Espagne
qui se précipitent pour fusionner leurs entreprises énergétiques
nationales pour prévenir un assaut programmé par d'autres
entreprises européennes. Qu'il s'agisse des Etats Unis qui
entendent protéger leurs firmes des appétits arabes ou chinois
au nom de la sécurité ou qu'il s'agisse enfin de gouvernements
européens qui entendent protéger Arcelor de l'appétit d'un
entrepreneur d'origine indienne, une même orientation protectionniste
parait à l'oeuvre, partout dans le monde.
La France, qui par ailleurs est la nation développée la plus
extravertie, entend être le champion du " patriotisme économique
". La France, c'est-à-dire l'Europe, est avec les Etats-Unis
la zone économique la plus ouverte en matière d'échanges de
produits. Par ailleurs, en matière de stocks de flux directs
d'investissement, la France est le pays développé le plus
ouvert du monde (40% du PIB). Un salarié sur 7 en France travaille
pour une entreprise industrielle contrôlée par l'étranger,
c'està-dire bien plus que tous les autres pays européens développés.
Mais la France semble faire une fixation sur la nationalité
de l'entreprise. Elle y voit apparemment la clé d'un développement
autonome. Il faut donc prendre au sérieux le discours sur
le " patriotisme économique " ne serait-ce que pour
évaluer les risques de dérive protectionniste. L'argument
académique est connu : la prise de contrôle par une entreprise
étrangère d'une entreprise nationale ne produit en soi aucun
effet négatif sur l'activité, l'emploi, les résultats. Certes
l'acquéreur tente d'optimiser son périmètre d'activités, il
peut même être conduit à rationaliser, à restructurer l'outil
acquis, mais il a tout intérêt à valoriser les actifs et à
promouvoir les compétences. D'où vient alors que l'idée contraire
soit largement partagée dans le public et parmi les politiques
?
L'hypothèse qui est implicitement faite est que la nationalité
du capital de ses dirigeants et l'implantation du siège social
ont des effets déterminants sur la localisation des activités,
la protection de l'emploi national, et le développement de
la recherche et du tertiaire supérieur. La preuve systématique
de cette assertion est trouvée dans la ventilation des activités
de production et de recherche dans et hors du territoire national
(ex : Surpondération de la production en France par rapport
à la consommation en France des firmes automobiles). Mais
outre que cette preuve n'en est pas une car la ventilation
des activités et des localisations d'une firme à l'instant
t est l'expression de l'histoire plus que de la dynamique
de développement et que d'autre part des entreprises à capitaux
nationaux font aussi des rationalisations lorsqu'ils acquièrent
des entreprises étrangères (Danone-Lu). Cette assertion a
pourtant le mérite de l'évidence empirique aux yeux du public,
Pechiney depuis son acquisition par Alcan a été dépouillé
de ses compétences en matière d'électrolyse au profit de sites
canadiens (il a reçu en échange les compétences aval pour
tout le groupe Alcan). Renault quand il a restructuré ses
sites de production a préféré fermer Vilvoorde en Belgique
plutôt q'un site national. Enfin la défense de la recherche
en sciences du vivant a été décisive dans le soutien que le
Gouvernement français a apporté à Sanofi dans sa conquête
d'Aventis. Quels enseignements tirer de ces exemples dont
il ne faut pas exagérer la portée en l'absence de travaux
empiriques systématiques sur les effets d'un changement de
contrôle sur la localisation des activités
Ces exemples illustrent un premier paradoxe français, celui
de la contradiction entre mondialisation et volonté de maîtrise
nationale. Si la nationalité du capital importait tant, il
ne fallait pas libérer les mouvements de capitaux sans conditions,
il ne fallait pas célébrer comme une grande victoire nationale
chaque sortie d'un de nos champions nationaux en Europe, en
Amérique ou en Asie, il ne fallait pas agir auprès de Bruxelles
pour que nos monopoles nationaux publics en cours de transformation
(EDF) puissent aller faire leurs emplettes en Italie (Edison).
En d'autres termes, entre le développement national autocentré
et les risques et opportunités de la mondialisation, il faut
choisir. Or s'il est incontestable que la France a fait le
choix de la mondialisation, si ces grandes entreprises ont
souvent été pionnières, l'opinion publique reste très réticente,
pour ne pas dire acquise aux thèses altermondialistes. Les
entreprises du Cac 40 ne font plus qu'un tiers de leur activité
en France et de leur fait la France est surreprésentée dans
les classements des grandes entreprises mondiales. Ce succès
auquel tous les gouvernements de gauche et de droite ont contribué
depuis le grand tournant de 1983 est curieusement tu, la geste
de l'Etat interventionniste continue à être célébrée.
C'est le deuxième paradoxe français. Entre l'Etat colbertiste,
dirigiste, interventionniste et la régulation par le marché
dans le cadre européen, la France a fait un choix sans ambigüité.
La politique des champions nationaux, la politique des grands
programmes de recherche et des grands projets colbertistes
servie par une démarche de protectionnisme offensif ont été
abandonnés. Depuis le big bang de 83- 84, la France a contribué
à l'établissement du marché unique et à l'instauration de
l'Euro, elle a démantelé les structures administratives et
financières de l'économie de financements administrés bâtie
après-guerre, elle a massivement privatisé ses entreprises
nationales. Une politique résume le mieux ce choix : les privatisations.
En vingt ans, la France a de fait transféré le contrôle des
entreprises publiques aux marchés financiers ou plus exactement
aux investisseurs institutionnels anglo-américains (sur 100
milliards d'euros de produits de privatisation les 2/3 sont
allés à ces fonds). Aujourd'hui 44% de la capitalisation du
Cac 40 est contrôlée par des investisseurs étrangers. A quoi
rime alors le patriotisme économique ?
Conscient de ces transformations et comptable devant l'opinion
publique d'une politique qui a produit de tels résultats,
Thierry Breton ne cesse de répéter que dans les affaires Suez
comme Arcelor, l'Etat s'en tient à son rôle de " public stakeholder
", les actionnaires ayant le dernier mot. Mais cette position
soulève un troisième paradoxe : si être français c'est promouvoir
les intérêts du territoire national alors nul besoin de privilégier
le capital national. Dans les récentes tentatives de prise
de contrôle de Danone, Alstom, Aventis, Arcelor, Suez, l'Etat
a manifesté son opposition. Chacune des tentatives réelles
ou supposées d'OPA hostiles sur ces différents groupes a soulevé
des oppositions de la part du Gouvernement français qui a
eu recours dans chacun de ces cas à l'argument du " patriotisme
économique ".
Est ce le caractère hostile de l'Opa projetée qui soulevait
les oppositions. On peut en faire crédit à l'Etat quand on
sait qu'une OPA hostile sur 2 échoue, mais à l'inverse on
peut invoquer la réussite d'OPA hostiles françaises comme
UAP-Axa, Aventis-Sanofi, Total-Elf, Bnp-Paribas.
Est-ce alors la nationalité étrangère qui suscite les raidissements
? Mais les cessions récentes ou plus anciennes d'Unilog, de
Pechiney, des AGF, des Ciments français ou du CCF n'ont pas
soulevé d'oppositions majeures. Est ce plutôt le caractère
stratégique des firmes ou des secteurs concernés qui est en
cause ? Il est difficile de plaider le caractère stratégique
de la production de yoghourts, de tôles en acier ou de la
production belge d'électricité ? N'est-ce pas ultimement le
caractère symbolique, voire icônique de certaines firmes qui
déclenche les crispations ? On peut le penser mais alors peut-on
dans l'arène internationale soutenir théâtralement que ce
qui est à nous est à nous et ce qui ne l'est pas est discutable.
Peut-on surtout exciper cette qualité de " public stakeholder
" alors qu'on voit bien que ce ne sont ni des enjeux d'emploi,
ni des enjeux de localisation d'unités de production ou de
R&D qui sont en cause dans l'affaire Suez ?
Expression de ces hésitations, l'Etat, en cas de fusion, entend
tantôt négocier des compensations en termes de localisation
des activités (comme le ferait le gouvernement britannique)
tantôt entend promouvoir le capital national en inventant
des " poison pills " (les BSA de la nouvelle Loi OPA), en
mobilisant des entreprises publiques (Gaz de France) voire
en développant l'actionnariat salarié (politique dite du dividende
du travail).
Que conclure sur le " patriotisme économique " ? Transposé
sur la scène mondiale, ce concept traduit les risques et opportunités
d'un monde sans cesse plus intégré quand sont en jeu au delà
des mouvements de capitaux, le contrôle des entreprises. En
France, cette notion résume les contradictions et les impasses
des gouvernants depuis 20 ans : privatisation mais sans fonds
de pension, démantèlement de l'état colbertiste mais maintien
du discours étatiste, mondialisation voulue mais non assumée
par les élites politiques de gauche et de droite et refusée
majoritairement par l'opinion publique. Ces orientations contradictoires
émergent nécessairement quand les déséquilibres mondiaux s'exacerbent,
quand la construction européenne est en panne et quand le
mouvement des fusions-acquisitions s'accélère.
* Centre de la Vie Politique Française - Centre de recherches
politiques de Sciences Po