Par Charles-Albert Michalet, Professeur émérite à l'Université
Paris-Dauphine, membre du Cercle des Economistes
Dans le " Capitalisme total " (Seuil, la République
des idées) comme dans " Le capitalisme est en train se
s'autodétruire " (La Découverte), les deux auteurs respectifs
- Jean Peyrelevade et Patrick Artus - parlent
de la même chose et leur diagnostic est le même. Dans les
deux cas, il est extrêmement pessimiste : le capitalisme court
à sa perte et l'on n'y peut rien. Sinon de l'arrêter de fonctionner,
sinon de l'arrêter d'être luimême. Néanmoins, leur approche
est différente. Pour Jean Peyrelevade, tout le mal viendrait
en dernier ressort de la fin du contrôle effectif de l'Etat
qui est le garant en dernier ressort de l'intérêt général.
Pour Patrick Artus, le mal fondamental est le " court termisme
" qui s'est emparé des différents acteurs du capitalisme.
Dans les deux cas, le capitalisme ne remplirait plus son rôle
qui est de créer des richesses à travers la production de
biens et services. A la place, il n'est question que de cupidité
(Peyrelevade), ou de 15% de RoE qu'il faut atteindre à tout
prix pour faire plaisir aux actionnaires, ou plutôt à ceux
qui les représente (Artus). S'agit-il du triomphe de la "
Corporate governance " sur la " public governance " ? De la
place de la création de valeurs pour les actionnaires à la
création de valeur pour la société ? La réponse à la question
est oui et non.
Oui, parce que les deux auteurs s'accordent pour donner à
la première une prédominance qui depuis le milieu des années
90 a dominé la manière de penser les sociétés occidentales.
Non, parce qu'ils se séparent sur l'idée de la place à accorder
au temps et à l'espace. Pour Artus, ce qui l'emporte, c'est
le temps ; avec la priorité qui est donnée à la réduction
de l'horizon temporel. Pour Peyrelevade, la diffusion de la
circulation des biens et services et des capitaux, surtout
des capitaux, est à la base de l'interprétation. La force
de la norme du 15% de RoE n'est pas déniée mais elle puise
sa force dans la capacité des investisseurs de choisir de
retirer leurs fonds et de les placer ailleurs.
Ce qui est fort chez Artus, c'est de montrer qu'en fin de
compte, la délocalisation est induite par la recherche du
15% de RoE. Ce qui est fort chez Peyrelevade, c'est de montrer
que sans la mondialisation cette possibilité n'était pas offerte.
Problème de poule et d'oeuf diront certains, mais problème
qui nous paraît essentiel. Car d'un coté, on fait de la mondialisation
un produit de la " corporate governance " comprise comme le
pouvoir donné ou conquis par les actionnaires et, de l'autre,
on fait de la mondialisation le cadre qui permet aux actionnaires
de prendre le pouvoir sans partage. En d'autres termes, la
mondialisation serait la dimension qui convient à la création
de valeur pour les actionnaires tandis que l'espace de l'économie
nationale serait celui où la " public corporate " reprendrait
ses droits.
Mais, au fond, il n'y a peut être pas de contradiction, à
condition de faire apparaître l'impensé chez l'un et l'autre
auteur. En effet, tous les deux pensent que le capitalisme
est avant tout un immense créateur de richesses et que, jusqu'à
présent, il n'y a en a pas eu de meilleur. Jean Peyrelevade
fait allusion à l'échec final du " communisme réel ". Cette
constatation est indéniable. Mais il faut lui ajouter une
variante. Le capitalisme est un énorme créateur de richesses
certes, mais dans le prolongement de ce qui fait sa vraie
nature, c'est à dire la production de plus-value, la création
de valeur, pour le capital - quels que soient leurs représentants
actuels. Le capital ne s'interroge pas sur la question de
sa distribution. D'où l'importance accordée - à tort - par
Artus à la dégradation de la part des salaires dans la valeur
ajoutée. Les salariés sont un coût pour l'investisseur, mais
aussi un débouché - merci Keynes et aussi, avant lui, merci
à R. Luxemburg. Mais ils restent un gêneur. Le capitalisme
" total " pour reprendre l'intitulé de Jean Peyrelevade croit
l'avoir définitivement éliminé et réalisant du même coup le
rêve du capitalisme : faire fructifier le capital avec du
capital. Seulement, ce que les deux ouvrages démontrent, c'est
que le rêve débouche sur un cauchemar !