Edouard Balladur, Raymond Barre, Edith Cresson, Laurent Fabius,
Alain Juppé, Pierre Mauroy, Pierre Messmer, Michel Rocard.
Tous ont été Premiers ministres. Et s'en souviennent, comme
si c'était hier. Ils témoignent longuement en toute liberté.
Pour la première fois réunis dans un même ouvrage, ils s'expriment
sur leur expérience, exaltante ou douloureuse, du gouvernement
de la France. Anecdotes politiques parfois savoureuses, analyses
de fond sur le rapport entre les citoyens et l'homme enfermé
dans la cage dorée de l'hôtel de Matignon, retour sur leur
relation avec le président de la République, Réflexions sur
l'avenir des institutions, récits d'épisodes qui ont marqué
l'histoire contemporaine...
A travers ces confidences, replacées dans leur contexte politique,
ces huit chefs de gouvernement montrent, dans une approche
impressionniste, parfois même intimiste, comment ils ont ressenti
les difficultés de la gestion du pays. Un voyage au coeur
de la machine gouvernementale.
*Jean-Louis Andreani est éditorialiste au Monde. Il est
l'auteur du Mystère Rocard (Robert Laffont, 1993), de La Vème
République (avec Patrice Eveno, Le Monde éditions, 1995) et
de Comprendre la Corse (Gallimard, 1999, préface de Jean-Marie
Colombani). Il a également publié La Salamandre de Vizzavona
(Editions de l'Aube, 2004) et coordonné La Corse, histoire
d'une insularité (Librio, 2005). Il est aussi co-auteur du
livre Ecuyer du cadre noir de Saumur (Flammarion, 2006).
Extraits
Pierre Messmer (1972-1974)
Le Premier ministre joue bien, pendant un certain temps, son
rôle de bouclier du président. Et puis il arrive un moment
où il joue moins bien. Où il s'use. Alors, le président commence
à ressentir de la déception. C'est inévitable. Vous savez
un Premier ministre s'use très vite : on peut dire qu'au bout
de deux ans il est usé. Cela tient à la nature même des fonctions
de chef de gouvernement. Le record de Georges Pompidou - six
ans sans interruption - n'est pas près d'être battu...
Raymond Barre (1976-1981)
La relation président-Premier ministre est fondamentale dans
les institutions de la Vème République. On dit souvent que
le Premier ministre a pour rôle de protéger le président,
de le couvrir. En réalité, la meilleure définition des rôles
respectifs du président et du Premier ministre a été donnée
par le général de Gaulle, dans la conférence de presse du
9 septembre 1968, qui a suivi le départ de Georges Pompidou,
et la nomination de Maurice Couve de Murville : au président
de la République les orientations à long terme, au Premier
ministre l'affrontement des réalités quotidiennes pour un
temps qui correspond à une période de l'action des pouvoirs
publics. Après quoi dit le général, le Premier ministre est
mis en réserve de la République. Il ajoute : le Premier ministre,
aux prises avec les saccades de la conjoncture, doit durer
et endurer.
Pierre Mauroy (1981-1984)
Lorsqu'un Président de la République sent que son premier
ministre est présidentiable sans son accord un peu contre
lui d'une certaine façon, cela ne facilite pas leur rapports.
Cela aggrave, voire détériore la relation entre le président
et le Premier ministre. Très vite, on passe de la confiance
à quelque chose qui ressemble à) de la défiance. Quand le
Premier ministre envisage d'être président de la République,
on finit par avoir les mousquetaires du roi et les mousquetaires
du cardinal. Ceux du Premier ministre et ceux du président…
Moi comme je vous l'ai dit, je n'ai jamais été dans cette
situation. Mes rapports avec François Mitterrand se sont inscrits
dans la confiance durant tout mon séjour à Matignon.
Laurent Fabius (1984-1986)
Premier ministre, c'est une fonction particulière. Ne viennent
à son niveau que les problèmes qui doivent être tranchés à
48 contre 52%, pas ceux où c'est 0% dans un sens, et 100%
dans l'autre. Il faut donc se lever le matin avec une solide
dose de bonne humeur et de santé. Et puis, il faut surtout
posséder, ceux que n'ont pas tous les postulants - une " colonne
vertébrale intellectuelle " solide. Si on doit réinventer
sa grille de lecture avant chaque décision, comme on doit
opérer trente arbitrages par jour, on finit épuisé. Et il
faut garder du temps pour réfléchir, conserver le contact
avec la population. Parce que sinon, c'est le syndrome des
palais officiel qui vous guette.
Michel Rocard (1988-1991)
La puissance est à Matignon. Tout le monde le sait. Que le
Premier ministre soit ou non timide, discret… Et les relations
président-Premier ministre ne peuvent pas ne pas tenir compte
de ce que le chef du gouvernement, nommé par le président,
issu de son camp, lui doit la révérence et la capacité de
victoire. Puisque c'est le président de la République qui
a gagné les élections. Mais il pèse tout cela. Ensuite mon
analyse centrale est que chaque binôme est sui generis ; que
les composantes d'histoire, d'autonomie politique de l'un
par rapport à l'autre, et réciproquement, de tempérament,
de culture, ne sont pas reproductibles. Il n'y a pas de règles.
Et chacun se rode comme il peut. J'ai vécu la plus étrange
ou la plus invraisemblable des cohabitations. C'est comme
ça. Mais je n'en ferai pas une théorie.
Edith Cresson (1991-1992)
La vraie question est : Pourquoi le président choisit-il tel
ou tel comme Premier ministre ? Parce qu'il considère que
c'est celui qui, à un moment donné, est le plus opérationnel,
le plus convaincant, le plus en phase avec l'opinion. Ou bien
parce qu'il veut donner une image précise. Par exemple pour
Laurent Fabius, c'était la jeunesse. Pour moi, il voulait
manifestement mettre une femme avant la fin de son mandat.
(…) " " Premier ministre, c'est une figure christique ! On
est là pour se sacrifier. C'est pourquoi il est beaucoup plus
facile d'être Premier ministre sous la cohabitation. Vos copains
ne vont pas à l'Elysée vous dénigrer, puisqu'ils ne peuvent
pas ! C'est donc certainement merveilleux d'être Premier ministre
sous la cohabitation. Pour la France, c'est autre chose, c'est
une catastrophe.
Edouard Balladur (1993-1995)
Si bien que dans les gènes de la Vème République, il y a,
en quelque sorte, une concurrence entre le président et le
Premier ministre. Et ce d'autant plus que leurs pouvoirs ne
sont pas définis avec beaucoup de clarté. Le président fixe
l'ordre du jour du Conseil des ministres, nomme aux emplois
civils et militaires, est le chef des armées. Très bien. Mais
c'est le Premier ministre qui dirige l'administration et la
force armée, est responsable de la Défense nationale. Et dans
la mesure où les actes du président doivent être contresignés,
le pouvoir de nomination est partagé. Nous sommes donc dans
un système où aucun des deux ne peut intégralement imposer
sa volonté à l'autre, juridiquement parlant. Alors, qui a
l'autorité politique ? A l'origine c'était bien entendu le
général de Gaulle, compte tenu de l'homme qu'il était, et
du prestige qui était le sien. Et très vite, à cette autorité
toute personnelle, et donc, j'allais dire circonstancielle,
s'est ajoutée une autorité née de l'élection du président
au suffrage universel. Et cette autorité a été théorisée :
le président est le seul détenteur du pouvoir suprême, puisqu'il
est le seul élu du peuple tout entier.
Alain Juppé (1995-1997)
Alain Juppé pense, lui, qu'il est difficile d'échapper à la
fatalité des institutions de la Vème : " On compte très peu
de Premiers ministres qui ne se soient pas dit, à un moment
ou un autre, qu'ils pouvaient passer à l'étage supérieur,
ou de l'autre côté de la scène. Je crois que c'est vraiment
dans la logique institutionnelle. Et que de ce point de vue,
les présidents doivent se faire peu d'illusions. Je ferai
peut être parler Chirac, mais je ne suis pas sûr que quand
il m'a nommé en 1995, il excluait totalement que j'ai, de
fait, une trajectoire qui pourrait m'amener à être candidat
à l'élection présidentielle. Je ne pense donc pas que, de
sa part, cela ait été une hantise ou une crainte… peut être
aujourd'hui est-ce différent.