Pourquoi le groupe Arcelor est-il si
convoité ? La bataille boursière qui fait rage autour d'une éventuelle
acquisition d'Arcelor masque de profondes transformations
intervenues dans le monde de l'acier. C'est à la lumière de
ces changements qu'il faut aujourd'hui comprendre l'appétit
de Lakshmi Mittal pour ce que représente Arcelor dans la conduite
d'une véritable révolution industrielle.
Les restructurations successives - et douloureuses - de la
sidérurgie européenne n'auront pas été vaines. Elles auront
permis un lent redressement industriel, puis un renouveau
technologique, l'émergence de nouveaux modes de production
et surtout une relation clientfournisseur plus durable, notamment
avec le monde de l'automobile. Au plan européen, cette évolution
est d'abord le résultat d'une vision partagée qui a amené
les actionnaires et les dirigeants d'Usinor, de l'Arbed et
d'Aceralia à joindre leurs forces pour créer Arcelor entre
février 2001 et février 2002. Il faut comprendre le sens profond
de cette fusion qui est loin d'une alliance de circonstance.
Cette fusion réussie à trois est avant tout la convergence
autour d'une idée forte, mais qui a demandé des années de
travail acharné à mettre en oeuvre. Il s'agissait d'inverser
l'ordre des priorités pour faire passer les logiques de valeur
avant celles de volume, ce qui est contre intuitif dans une
industrie de masse. La convoitise, dont est aujourd'hui l'objet
Arcelor, s'explique principalement par la volonté de s'approprier
cette capacité à mieux maîtriser les volumes pour créer plus
de la valeur.
Comme ce point est central, un peu d'explication est nécessaire.
Plusieurs facteurs décident de la mécanique de création de
valeur : la taille des entreprises, les produits qu'elles
conçoivent et fabriquent, leur capacité à additionner leurs
atouts technologiques et industriels, les synergies de coûts
qu'elles peuvent trouver entre elles, ... On parle alors de
consolidation pour exprimer cette conjugaison de facteurs
qui favorise - par un regroupement intelligent d'acteurs -
de solides pôles de compétitivité. Cependant l'effet de taille
n'est qu'un aspect - qui doit être vu comme un moyen et pas
comme une fin en soi - pour parvenir à mieux résister à trois
producteurs concentrant 70 % du minerai de fer mondial et
une clientèle appartenant à des secteurs très concentrés comme
l'automobile ou l'électroménager.
La demande mondiale d'aciers évolue avec une orientation de
plus en plus marquée pour des produits spécialisés face à
une demande de produits de commodité. Sur ce plan, la comparaison
des deux premières entreprises sidérurgiques mondiales est
éclairante. En effet, cette évolution se traduit par exemple
par des valeurs à la tonne des chiffres d'affaires très différentes
entre Arcelor et Mittal Steel (de l'ordre de 30% au bénéfice
d'Arcelor). Le premier groupe mondial par la valeur du chiffre
d'affaires réalisé est bien Arcelor, tandis que le premier
groupe par les volumes produits est bien Mittal Steel. Quand
Arcelor réalise 35% de sa production en produits spécialisés,
cette part ne dépasse pas 11 % pour Mittal Steel.
La consolidation a pour objectif d'accroître la rentabilité
par la mise en oeuvre d'une cohésion interne plus forte, on
comprendra pourquoi - contrairement aux idées reçues - la
proximité et la similitude des entreprises est ici plus décisive
que leur apparente complémentarité.
En ce qui concerne le segment des produits spécialisés, la
consolidation porte sur les moyens relatifs à la capacité
d'innovation. La réussite d'Arcelor montre combien l'innovation
occupe une place capitale dans la relation client, la fourniture
de services à valeur ajoutée complémentaires à la livraison
des produits, mais aussi dans la proximité au sens industriel
et logistique de fourniture en temps réel des aciers requis.
Une relation plus durable s'est installée entre Arcelor et
ses clients contribuant à stabiliser les effets du cycle.
Dans le domaine le plus dynamique de la demande d'aciers,
la consolidation entre acteurs semblables prend plus de sens
pour additionner des forces de Recherche et de Développement,
travailler en réseau au plan mondial et développer les collaborations
dans une optique d'entreprise " étendue ". C'est sur cette
base qu'Arcelor est devenu le 1er fournisseur mondial de l'automobile.
L'avance d'Arcelor dans la mise en place des partenariats
clients, des recherches dédiées qui sont menées pour mieux
répondre à leurs attentes, des collaborations permettant l'évolution
des process pour réduire les émissions de CO2, des contrats
durables de fournitures d'aciers dans l'automobile, d'un réseau
mondial d'alliances technologiques, de la montée en puissance
de la production au Brésil, sont autant d'exemples montrant
la nature des synergies mises en oeuvre au sein d'Arcelor
et qui répondent parfaitement aux exigences du mouvement de
consolidation mondiale. L'acquisition du canadien Dofasco
s'inscrit également dans cette perspective : elle est la consécration
de dix ans de collaboration technologique et industrielle
pour être plus fort sur le marché automobile nord-américain.
La revente en sous main de Dofasco par Mittal Steel serait
un coup d'arrêt porté à cette logique de croissance et de
valorisation.
A l'opposé, le segment des produits de commodité se renforce
plutôt sous l'effet de la consolidation des moyens de production.
Ici, la source de la valeur créée provient d'un meilleur rapport
de force avec les industries amont et aval et une standardisation
mondiale des process. La force de la cohésion interne - entre
acteurs qui additionnent leurs capacités - contribue à réduire
les effets du cycle principalement par une addition des volumes
produits. Une caractéristique des produits de commodité est
la dimension régionale de leurs marchés, mais aussi de la
détermination de leurs prix. Cette dimension régionale est
d'une toute autre nature que les synergies mondiales qui jouent
pour les produits de spécialité.
Les récents résultats présentés par les deux leaders de l'acier
mondial confirment la divergence de leurs modèles économiques.
Les volumes produits par Mittal Steel continuent de progresser
(+17% entre 2004 et 2005), tandis que l'Ebitda par tonne se
contracte de -29%. C'est l'effet inverse qui marque les progrès
d'Arcelor sur la scène mondiale puisque avec des volumes demeurant
constants, Arcelor voit son Ebitda par tonne continuer d'augmenter
(+30% entre 2004 et 2005). Cette performance intervient au
cours d'une année pourtant marquée par une forte chute de
la consommation apparente d'acier sur les marchés occidentaux
et d'un net tassement des prix.
Dans une vision dynamique de l'évolution de la demande mondiale
d'aciers, la capacité d'Arcelor à créer plus de valeur en
privilégiant le segment le plus prometteur de la production
d'aciers attise les convoitises. L'absence d'un projet industriel
charpenté n'est pas de bon augure sur le sens que prendrait
une fusion entre acteurs dissemblables. Cette fusion relèverait
alors plus du grand écart que d'une addition valorisante pour
les parties prenantes d'Arcelor que sont les actionnaires,
les salariés, les fournisseurs et les co-traitants.
Depuis plusieurs années, Arcelor s'impatientait de voir son
cours de bourse traduire la pleine reconnaissance par les
investisseurs de la révolution entreprise. Au cours de l'année
2005, une partie du chemin a été faite puisque Arcelor a connu
la meilleure progression de son secteur. Aujourd'hui, il revient
aux investisseurs de poursuivre dans cette voie montrant ainsi
leur confiance dans la réussite à long terme du modèle d'Arcelor.