Finances locales : réformer pour
agir
Par Pascal Terrasse, Député de l'Ardèche, 1er Vice-Président
du Conseil Général
Les vingt dernières années ont été marquées par l'essor des
pouvoirs locaux. Légitimées par la décentralisation politique
opérée par la Gauche au début des années 1980, les collectivités
locales n'ont cessé depuis lors de prendre de l'importance
dans le paysage politique et institutionnel de notre pays.
Répondant à la perte de repères induite par la mondialisation
autant qu'au retrait progressif de l'Etat, les collectivités
locales se sont progressivement investies dans tous les champs
de l'action publique. Or, et alors même que cette montée en
puissance est aujourd'hui plutôt bien ressentie par nos concitoyens,
l'action des collectivités locales est menacée d'asphyxie.
J'y vois plusieurs raisons, dont deux au moins me paraissent
fondamentales.
La première, qui apparaît à tous avec évidence, c'est que
leurs ressources financières sont totalement dépassées. Pour
les unes, elles relèvent d'une fiscalité archaïque et inégalitaire
; pour les autres, qui regroupent les différentes contributions
de l'Etat (dotations, compensations aux diverses exonérations
fiscales etc.), elles renvoient à une sorte de lien tutélaire
difficilement supportable.
La seconde est due au fait que successivement, par couches,
chaque échelon de collectivité locale a été conduit, souvent
par le législateur, parfois du fait de contraintes locales,
à élargir ses champs d'intervention. Cette omnipotence, qui
multiplie les financements croisés et s'abreuve d'infinies
procédures contractuelles, fragilise l'équilibre financier
des collectivités et dilue la lisibilité des actions comme
celle des responsabilités. Comment, dès-lors, lutter contre
ce sentiment de prébende et de gaspillage qui s'installe parfois
chez nos concitoyens ?
Dans ce contexte, le dernier acte de la décentralisation,
qui a correspondu à un vaste programme de débudgétisation
de charges de l'Etat vers les collectivités locales sans réforme
politique sur le fond (ni fiscale, ni institutionnelle), est
venu amplifier ce phénomène de brouillage de l'action publique
en même temps qu'il a fortement contribué à l'étouffement
des capacités d'action des pouvoirs locaux. La polémique née
des hausses pourtant inévitables de la fiscalité locale, d'autant
plus fortes que le levier fiscal s'est considérablement affaibli
au cours de la dernière décennie, a continué de jeter le trouble
dans l'esprit des Français sur les bienfaits de la décentralisation.
Ainsi, à l'heure où la construction européenne et la mondialisation
libérale imposent aux collectivités une compétition territoriale,
il est primordial de leur donner les moyens de développer
leur attractivité. Une réforme d'ampleur de la fiscalité locale
et un toilettage institutionnel deviennent par voie de conséquence
une priorité de l'action des socialistes s'ils reviennent
au pouvoir à l'issue des prochains scrutins nationaux.
Dans cette perspective, je crois important de fixer quelques
axes forts de réforme. En premier lieu, il faut renforcer
l'assise financière sur laquelle repose l'action des collectivités
locales. Comme je l'ai déjà exprimé à de nombreuses reprises,
il faut raisonner en terme d'autonomie financière et non pas
fiscale. La structure des impôts locaux interdit un accroissement
de la pression fiscale locale, de part le fait qu'elle pèse
indifféremment sur tous les contribuables sans distinction
de revenus. Par ailleurs, l'impôt le plus dynamique (à savoir
la taxe professionnelle) est également celui qui pèse le plus
sur la compétitivité des entreprises. Enfin, j'éprouve les
plus vives réticences à l'égard de la spécialisation des ressources
qui porte en elle le germe d'un effacement progressif du niveau
de collectivité qui se verrait attribuer l'impôt le moins
dynamique...
Il faut donc chercher d'autres moyens d'agir. J'en recense
au moins trois :
Une réforme de la fiscalité :
A l'instar de ce qui pourrait être fait au niveau national
en fusionnant l'IRPP et la CSG, je plaide pour que soit engagée
dès les premiers mois de la nouvelle mandature une vaste réforme
de la fiscalité locale qui verrait la fusion de la taxe d'habitation
et de l'impôt sur le foncier bâti en un impôt unique dont
l'assiette tiendrait compte des revenus. Dans le même temps,
une importante réforme des droits de succession devrait également
être engagée afin, là aussi, que les inégalités de revenus
soient lissées par l'instauration d'une forme de progressivité.
Le produit ainsi dégagé devrait prioritairement être affecté
aux départements qui sont aujourd'hui ceux qui absorbent le
plus gros effort financier pour assumer les nouvelles compétences
transférées : dépendance, handicap, insertion, routes nationales.
Ponctuellement d'autres leviers pourront être actionnés :
il devrait ainsi être rendu possible d'utiliser le produit
de la TDENS, dont les bases pourraient être élargies (notamment
en direction de l'urbanisme commercial) pour financer la politique
de l'eau.
Une réforme institutionnelle :
On ne fera pas l'économie d'une réforme en profondeur de l'organisation
territoriale de la République, et ceci au moins dans deux
directions. La première, qui relève du bon sens, consistera
à clarifier les compétences de chaque niveau d'intervention
afin de limiter les financements croisés et donc le saupoudrage
des crédits sur des actions dont la lisibilité et l'efficacité
ne sont pas toujours, loin sans faut, évidentes. Dans le même
temps, il m'apparaît nécessaire de prendre acte de la maturité
acquise par les pouvoirs locaux en allégeant les procédures
de contrôle par l'Etat. A ce titre, il me semble qu'il y aurait
des marges financières importantes à dégager si une partie
des services déconcentrés de l'Etat étaient transférés intégralement
vers les collectivités compétentes : action sociale vers les
départements, culture et environnement vers les régions. Ce
serait également un gage d'efficacité de l'action publique.
Une piste pour une véritable réforme de l'Etat ? L'idée me
semble devoir être creusée…
La mise en place d'un système de péréquation universel
:
Enfin, pour compenser les déséquilibres entre les territoires
et moderniser le système de dotations de l'Etat aux collectivités
locales, le troisième pilier de la réforme consisterait à
mettre en place un système de péréquation universel dont une
partie des ressources pourrait être issue d'une forme de taxe
additionnelle à la fiscalité nationale (TVA, TIPP, impôt sur
le revenu). Ce système de financement devrait garantir un
lien plus étroit que ne le permettent les dotations actuelles
(DGE, DGF etc.) entre l'évolution des ressources et celle
des besoins des collectivités locales en matière d'équipement
notamment.
Donner aux collectivités locales les moyens de relever les
enjeux de la compétition internationale tout en répondant
aux besoins croissants de la population en matière d'équipements
et de services et redynamiser l'investissement local qui demeure
un puissant levier de croissance économique et de création
d'emplois, voilà ce qu'il faut attendre de cette ambitieuse
réforme.