L'analyse économique des réglementations,
un bilan de l'expérience américaine
Par Jacques Mistral, Professeur des Universités, Kennedy School
of Government, Harvard University, Membre du Cercle des Economistes
Plus qu'en Europe, l'intervention économique de l'Etat fédéral
se fait aux Etats-Unis par la réglementation (et non par des
mécanismes financiers directs). Il en résulte un paysage réglementaire
notoirement complexe, touffu et coûteux et les critiques formulées
par les milieux économiques ne manquent pas. L'Administration
Bush poursuit un programme visant à accroître la rigueur des
analyses d'impact des projets de réglementation ; elle a même
souhaité donner plus d'élan à cette politique en lui assignant
pour objectif de " réglementer intelligemment ". Le
présent article expose le champ et le contenu de cette politique
et tente d'éclaircir le débat sur l'utilité de ces outils
dont la réforme de l'Etat en France pourrait utilement s'inspirer.
Un outil d'aide à la décision publique
Durant les années soixante et soixante-dix, le Congrès a créé
un certain nombre d'agences de réglementations mandatées pour
intervenir dans les domaines de l'environnement (EPA, 1970),
de la santé et de la sécurité des travailleurs (OSHA, 1970),
de la sécurité alimentaire (FDA, 1971), etc. L'action de ces
agences a immédiatement soulevé la contestation des milieux
économiques : toutes ces interventions fédérales étaient-elles
bien justifiées ?
Les analyses d'impacts servent, comme leur nom l'indique,
à mesurer systématiquement, et à paramètres constants, l'impact
des réglementations gouvernementales sur un certain nombre
d'indicateurs économiques. Depuis 1981, les agences fédérales
américaines doivent, à l'appui de leurs projets de réglementation,
1/ expliciter la nécessité de réguler (par référence à un
mandat législatif ou à une défaillance de marché), 2/ examiner
les alternatives possibles au projet envisagé, et 3/ détailler
les coûts et les bénéfices attendus de manière à démontrer
l'existence d'un effet bénéfique net ; cette procédure s'applique
à tous les projets dont l'impact attendu est supérieur à 100
millions de dollars par an.
En 1981, le Président Reagan a accru notablement la portée
de ces obligations en permettant en particulier à l'OIRA de
retarder indéfiniment la publication des projets de réglementations
si l'analyse d'impact ne démontrait pas l'existence d'un bénéfice
net. Mouvement inverse sous Clinton : là où l'Administration
républicaine exigeait que les bénéfices attendus " dépassent
" les coûts estimés, le décret de 1993 (encore en vigueur)
fixe pour règle que les bénéfices " justifient " les coûts.
Lors de son arrivée à la Maison Blanche, l'Administration
Bush(2) a enfin annoncé un programme de "Smart Regulation"
dont l'objectif affiché était de " réglementer intelligemment
" en accroissant la rigueur des analyses d'impact des projets
de réglementation.
2. Le programme " Smart Regulation "
L'actuelle Administration a abordé la question des réglementations
environnementales et sociales de manière comparable à l'administration
Reagan : utilisation des analyses coûts bénéfices pour restreindre
l'action des agences, et intervention accrue des milieux économiques
dans le processus réglementaire. Dans le rapport annuel 2001
de l'OIRA, John Graham, son nouveau - et très controversé
- directeur, annoncait que " l'Administration (était) décidée
à développer un système réglementaire plus intelligent, fondé
sur des analyses scientifiques et économiques éprouvées ".
Il ne s'agit plus seulement d'utiliser l'analyse coûts bénéfices
pour la finalisation des réglementations, mais à nouveau de
prendre pour critère le bénéfice net des mesures. L'action
principale de l'OIRA s'est portée sur l'environnement (EPA).
En amont, c'est sur la réglementation des analyses statistiques,
scientifiques ou techniques sur lesquelles se fondent les
analyses coûts bénéfices, que l'action de l'OIRA est devenue
la plus visible et la plus contestée. L'insistance sur le
rôle de la science dans le processus de décision politique
a surgi au même moment aux Etats-Unis et en Europe mais en
suivant deux approches différentes, voire opposées : en schématisant,
tandis qu'en Europe le principe de précaution tend à encourager
l'action du régulateur en cas d'incertitude scientifique,
la pratique des analyses coûts bénéfices aux Etats-Unis tend
plutôt, sous la présente Administration, à imposer aux Agences
de ne pas réglementer avant d'avoir acquis suffisamment de
certitudes scientifiques.
Quelques semaines après son installation, l'Administration
Bush a ainsi suspendu une réglementation destinée à abaisser
le niveau maximal autorisé d'arsenic dans l'eau potable, publiée
le 22 janvier 2001 par l'Agence de Protection de l'Environnement
(EPA), au motif que l'étude scientifique sur laquelle était
fondée cette règlementation n'était pas suffisamment concluante.
Cette suspension - qui fut temporaire en raison de la contestation
qui s'ensuivit - fut au centre d'une des premières controverses
publiques sur la politique réglementaire de l'Administration
Bush. Insister sur la qualité des données scientifiques paraît
une excellente idée,… à moins que cette exigence ne soit un
prétexte pour multiplier les données, les expertises et les
interprétations rivales, dans le but de semer la confusion.
La communauté scientifique américaine dans son ensemble, par
la voix de son Académie des Sciences en particulier, soutient
par exemple, avec toutes les précautions d'usage, des vues
favorables aux thèses concernant le réchauffement climatique
et l'influence humaine dans ce domaine ; cela n'empêche pas
l'Administration de reprendre avec insistance les thèses opposées
de l'industrie automobile pour conclure à l'absence de " preuves
" en la matière et justifier ainsi son inaction.
3. Bilan coûts-avantages des analyses d'impact
Il est normal d'appliquer à cette méthodologie sa propre grille
d'analyse : quels en sont les avantages ? Quelles en sont
les limites ? Les vertus de ces méthodes sont réelles et importantes
: les analyses d'impact permettent aux administrations de
structurer leur démarche réglementaire selon une méthodologie
commune, et les incitent à prendre en compte, par une approche
méthodique, les impacts économiques autres que budgétaires.
Un autre apport essentiel de ces analyses concerne l'amélioration,
en particulier grâce à Internet, du volume et de la qualité
de l'information pour l'administration elle-même aussi bien
que pour les administrés. Tout cela concourt, dans des matières
très techniques, à la vitalité du processus démocratique.
Mais d'autres analyses relèvent que ces méthodes ont aussi
un effet paralysant sur l'action de l'Administration et font
subir au processus réglementaire un danger de paralysie. Les
analyses d'impact demandent aux agences un travail très lourd
et très coûteux. Se superposant aux analyses de risque et
aux analyses scientifiques de plus en plus poussées, l'agence
de protection de l'environnement (EPA) ou la Federal Drug
Administration (FDA) réalisent des analyses économiques qui
peuvent atteindre des centaines de pages, qui demandent un
investissement budgétaire conséquent et qui aboutissent à
des conclusions peu transparentes.
D'autres critiques, enfin, soulignent les limites de fond
de ces méthodes : la quasi impossibilité pour les agences
de réaliser des analyses d'impact pour les alternatives envisageables
; l'existence de nombreux bénéfices non quantifiables (conservation
d'espèces menacées, qualité des sites naturels, etc.); la
surévaluation des coûts associés à la réglementation parce
que l'on ne prend pas en compte les progrès techniques induits
; l'atténuation par les calculs d'actualisation des bénéfices
à long terme; l'absence de toute prise en compte des effets
redistributifs.
Sans grand risque de se tromper, on peut résumer ce débat
par deux idées : aucune décision politique ne pourra jamais
reposer seulement sur des analyses d'impact… mais on a toutes
chances de faire mieux avec que sans.