Du projet initial au vote du Parlement
: une analyse de la directive services
Par Cyrille Schwellnus, Economiste au Centre d'Etudes Prospectives
et d'Informations Internationales (CEPII)
Par définition, l'Union européenne est un marché commun :
les biens, les services, les personnes et le capital y circulent
librement. Qu'une directive soit nécessaire pour éliminer
les barrières aux échanges de services, et qu'elle ait déclenché
une forte polémique, a donc de quoi surprendre. Mais tandis
que l'intégration européenne a progressivement abaissé les
barrières aux échanges de biens entre membres de l'UE et abouti
dans ce domaine à un marché commun, les barrières aux échanges
de services demeurent substantielles.
Les échanges internationaux de services se réalisent soit
par établissement permanent du prestataire dans un pays étranger,
soit par mouvement temporaire du prestataire, du destinataire
ou du service lui-même. Différentes barrières viennent entraver
chacun de ces modes d'échanges. Ainsi, des procédures d'autorisation
ou d'enregistrement discriminatoires peuvent gêner l'établissement
dans un pays d'une filiale d'un distributeur étranger. Une
barrière au mouvement temporaire d'un prestataire existe,
par exemple, lorsqu'un architecte non-salarié doit pour fournir
une consultation temporaire dans un autre pays s'y affilier
à une association professionnelle ; ou bien, lorsqu'une entreprise
de bâtiment détachant régulièrement des ouvriers sur différents
chantiers d'un autre pays doit obtenir, chaque fois, une nouvelle
autorisation. Dans le cas où c'est le consommateur du service
qui se déplace, on peut voir, par exemple, un résident d'un
pays de l'Union allant suivre une formation professionnelle
à l'étranger ne pas pouvoir bénéficier des déductions fiscales
prévues pour les formations effectuées dans son propre pays.
Enfin, dans le cas du mouvement du service lui-même, il est
exigé, par exemple, d'un centre d'appel fournissant des services
après-vente dans un autre pays de l'Union, qu'il ait un établissement
dans ce pays.
Les mesures du chapitre liberté d'établissement de la directive
services (DS) visent à faciliter l'établissement de filiales
permanentes en simplifiant les procédures administratives
(notamment par la création de "guichets uniques") et en interdisant
un certain nombres d'exigences (les procédures d'autorisation
discriminatoires, par exemple). Les mesures du chapitre libre
circulation des services visent à faciliter les échanges réalisés
par mouvement temporaire (sans établissement permanent). La
proposition de directive présentée par la Commission en 2004
comportait dans ce chapitre deux types de mesures : une liste
de pratiques interdites (par exemple, la non-déductibilité
fiscale du service reçu à l'étranger) et l'application du
"principe du pays d'origine" (PPO). Selon ce principe, les
prestataires auraient pu fournir leurs services dans n'importe
quel pays-membre en étant uniquement soumis à la réglementation
de leur pays d'origine. L'objectif était de réduire les coûts
provenant pour les firmes de l'hétérogénéité des règles entre
pays, et ainsi de libéraliser les échanges. Seul le premier
type de mesures demeure dans la version amendée de la directive
qui a été adoptée par le Parlement européen le 16 février
2006. Le PPO a été supprimé. Il a en effet suscité une très
vive opposition due aux craintes que ce principe introduise
une concurrence réglementaire entre pays membres et aboutisse
à un nivellement par le bas des règles appliquées au sein
de l'UE. On peut estimer que ces craintes étaient excessives.
La portée du PPO était, dès le départ, limitée. Son introduction
aurait uniquement affecté les services rendus par des prestataires
non-salariés, les autres modalités d'échanges concernées (mouvement
temporaire du destinataire ou du service) étant, de fait,
naturellement soumises aux règles du pays d'origine et les
dispositions sociales concernant le détachement de travailleurs
demeurant explicitement celles du pays d'accueil. Quoi qu'il
en soit, ce principe n'a pas été retenu et la libéralisation
des échanges de services ne pourra provenir que des autres
mesures inscrites dans la directive. Si le débat public s'est
largement concentré sur les conséquences réglementaires du
PPO, les effets de la libéralisation des échanges ne sont
pas sans susciter aussi certaines oppositions dont l'analyse
qui suit va préciser les enjeux.
L'argument de base en faveur de la libéralisation des échanges
de services, comme de biens, réside dans les gains attendus
de la spécialisation des pays selon leur avantage comparatif.
A ces gains de la spécialisation peuvent s'ajouter ceux provenant
d'une amélioration de la productivité (par économies d'échelle,
élimination des firmes les moins productives, baisse des coûts
des consommations intermédiaires de services). Deux exercices
de simulation indiquent que la DS augmenterait le PIB de l'UE
de l'ordre de 40 milliards d'euros, soit d'environ 0,6% et
créerait environ 600 000 emplois (1). Cependant ces simulations
n'intègrent pas l'ensemble des canaux par lesquels les gains
de la libéralisation peuvent s'exercer. En particulier, ils
reflètent uniquement les gains statiques de la DS et ignorent
ses effets sur la croissance potentielle. Une simple extrapolation
des gains du Programme du Marché Unique de 1992 menée par
la Commission européenne obtient des gains plus élevés (+1,8%
sur le PIB). (2)
L'opposition à la DS ne vise pas les gains d'efficience globaux
attendus de la libéralisation mais se préoccupe des importants
effets redistributifs que celle-ci pourrait produire. En particulier,
les adversaires de la DS s'attendent à ce que cette libéralisation
fasse subir aux anciens membres de l'UE des pertes importantes
de salaires et d'emplois dans des activités de services comparativement
désavantagées. La théorie économique indique que dans le long
terme où le travail est parfaitement mobile entre secteurs,
le facteur de production relativement rare perd à la libéralisation
des échanges. Cependant l'opposition à la directive provient
à la fois du travail peu qualifié (ouvriers du bâtiment, par
exemple) et du travail hautement qualifié (médecins, par exemple),
c'est à dire à la fois du facteur relativement rare et du
facteur relativement abondant. Ceci ne peut s'expliquer qu'en
référence à un cadre d'analyse à court terme, où le travail
est imparfaitement mobile entre secteurs. En effet, les individus
possèdent des qualifications propres au secteur qui les emploie
; le passage d'un secteur à l'autre créée le risque d'un chômage
temporaire, en particulier si les coûts d'embauche sont élevés
; enfin, l'entrée de certains secteurs est limitée par des
barrières réglementaires. Dans ce cadre d'analyse à court
terme, l'intensification de la compétition par la DS affecte
à la fois les secteurs intensifs à main d'oeuvre peu qualifiée
(bâtiment) et à main d'oeuvre hautement qualifiée (médecins).
L'analyse économique laisse ainsi attendre de la DS des gains
d'efficience et des effets redistributifs dus à l'imparfaite
mobilité intersectorielle du travail. Ces derniers peuvent
limiter la viabilité politique de la DS si les individus susceptibles
de perdre s'organisent politiquement. Pour assurer la viabilité
de la directive, il s'agit donc de limiter l'impact des effets
redistributifs. Deux types de mesures sont, en principe, envisageables.
Le premier consisterait, tout en préservant les gains d'efficience,
à s'attaquer à la source des effets redistributifs, autrement
dit à accroître la mobilité intersectorielle du travail par
des programmes de formation et d'indemnisation, par la réduction
des coûts d'embauche et des barrières réglementaires à l'entrée
de certaines professions. L'autre type de mesures, en revanche,
sacrifierait une partie des gains d'efficience pour réduire
les problèmes de redistribution. C'est l'option adoptée par
le Parlement européen lorsqu'il a exclu du champ de la directive
non seulement les services d'intérêt général non économique
(éducation, justice, ...) et les services couverts par d'autres
directives (services financiers, télécommunications, ...)
mais aussi les secteurs les plus sensibles politiquement (santé,
services audiovisuels, ...) et qu'il a éliminé le PPO. (3)
1. Copenhagen Economics (2005), "Economic assessment of
the barriers to the internal market for services", report
prepared for the European Commission ; R. O'Toole (2005),
"The Services Directive: An initial estimate for Ireland",
Forfas (revised February 2005).
2. European Commission (2004), "Extended impact assessment
of a proposal for a Directive on Services in the Internal
Market", Staff Working Paper.
3. La version amendée de la directive adoptée le 16 février
au Parlement Européen concerne principalement la construction,
la distribution, l'immobilier et une partie des services aux
entreprises et aux personnes, soit environ 59 % de l'emploi
et de la valeur ajoutée des services de l'UE selon des données
d'Eurostat.