La politique noyée dans le café
Récréer du lien social, participer autrement à la vie de la
Cité, échanger et débattre… des mots qui font aujourd'hui le
succès des cafés politiques. Un concept simple qui tend à se
décliner avec audace sous de nombreuses variantes.
Il suffit quelquefois d'être dans un cadre différent pour que
certains débats élargissent leur audience. C'est apparemment
le phénomène qui touche la capitale depuis quelques temps avec
les cafés socio, café politiques ou encore cafés citoyens. 'Vider
son verre et se remplir la tête', une formule qui semble avoir
attiré un nombre certain d'adeptes. Des accros du café, des
inconditionnels des débats qui se retrouvent dans les myriades
de troquets pour une politique de comptoir. Du café littéraire
au café citoyen, une initiative qui a connu de multiples variantes
et qui contrecarre l'idée d'un désintérêt de la chose politique
par la gente citoyenne. Un engouement qui étonne pour une formule
aussi séduisante qu'originale.
Si la Démocratie est, pour paraphraser Churchill, le moins mauvais
des systèmes politiques, il n'en demeure pas moins qu'elle nécessite
une interaction constante entre les desideratas du peuple et
les actions du pouvoir politique. Interaction qui semble aujourd'hui
avoir été mise à l'amende par une démocratie représentative
en débat. Décriée, la Démocratie est aujourd'hui particulièrement
critiquée pour son manque de représentativité, ce qui pousse
le citoyen à négliger la chose publique. Pour autant à l'heure
où les partis se désolent du peu d'adhérents et où la politique
politicienne est en perte de vitesse les cafés citoyens eux,
descendants des cafés philosophiques ont le vent en poupe !
Une tasse de subjectivité...
Premier né de la sorte, le café littéraire qui, au rythme des
percolateurs, dans un désordre sonore et visuel, recrée un lieu
de réflexion en commun. Précurseur en la matière, le Procope,
premier café littéraire, fut fondé en 1636 par Francesco Procopio
Dei Coltelli. Gentilhomme de Palerme, il installa en plein Saint
Germain des Près son débit de café. Rapidement, le lieu devint
le repère des beaux esprits (La Fontaine, Anatole France, Voltaire…)
et pendant plus de deux siècles, " tout ce qui portait un nom
ou espérait en porter un dans le monde des lettres, des Arts
et de la politique fréquenta le Procope ".
De même et depuis quatre ou cinq ans, un étrange phénomène est
apparu à Paris : le café philosophique. En 1992, Marc Sautet,
professeur de philosophie à Sciencespo intervenait à la radio,
racontant qu'il avait pour habitude de se réunir avec ses amis
le dimanche matin dans un café place de la Bastille pour philosopher.
Quelle ne fut pas sa surprise de voir débarquer le dimanche
suivant de nombreuses personnes désireuses de se joindre à cette
initiative informelle. Le premier café philosophique était né
!
Une présence assidue, une volonté des citoyens de participer
et de faire entendre leur voix sur le modèle de l'ancienne Agora.
Un modèle qui reprend vie aujourd'hui via les cafés politiques
ou cafés citoyens, descendants des cafés philosophiques.
Un débat politique bien corsé...
Les cafés politiques entendent ainsi recréer les conditions
d'un réel débat sur les problèmes de société. Et force est de
constater que les citoyens sont demandeurs ! Avec comme traduction
un intérêt accru et surtout, une volonté de s'investir et de
défendre leurs idées à travers des structures non partisanes.
D'où la naissance d'une myriade de groupements, associations
ou troquets politiques… des lieux aussi nombreux qu'hétéroclites
propices à la discussion et à la construction d'une pensée collective.
Outre l'existence au sein de divers mouvements partisans de
lieux de réflexion (Génération République, Assopol…), des initiatives
apolitiques font aujourd'hui leur apparition. La Nouvelle Arcadie,
la conférence de l'Olivaint, le café géo ou encore les Alternatifs
sont autant de lieux qui permettent de participer de façon plus
active à la vie politique. " La politique n'est pas un métier,
devenez citoyen " clament les responsables de la nouvelle Arcadie.
Enfin, les cafés politiques sur le net via les lettres d'informations,
les forums ou les blogs permettent de toucher un public jeune.
Les initiatives foisonnent et jamais il n'y a eu un tel besoin
d'échanges. Les raisons de ce succès sont multiples : un concept
simple ouvert à l'ensemble des citoyens sans condition, le discrédit
des grands idéaux ou idéologies, et enfin, la crise économique
avec ses conséquences sociales. Même si tout ceci a été saupoudré
d'un certain vernis 'mode'.
S'agit-il du retour ou de la consécration du café comme nouveau
lieu d'échanges ? Pas réellement, car l'initiative ne date pas
d'aujourd'hui. Longtemps lié à la vie des idées, le café était
déjà qualifié au XIXème siècle par Balzac de " Parlement du
peuple ". En restant dans la lignée des cafés du grand siècle,
on assiste davantage aujourd'hui à une actualisation voire à
la redynamisation d'un concept qui s'était quelque peu essoufflé.
Quelques rendez-vous incontournables :
o Le Café des Phares (café géopolitique), 7 place de la Bastille.
Le 1er jeudi de chaque mois et tous les dimanches matins à 11h.
o Café géo au café Flore.
o Le café de l'info. Brasserie Place de la Bastille. www.aqit.org
o Le café Babel : café citoyen sur le net. wwwcafebabel.com
o Nouvelle Arcadie (différentes antennes régionales) www.nouvellearcadie.net
o La conférence Olivaint (centre de réflexion politique indépendant).
www.olivaint.org
Entretien avec François Toutain, Président de la Nouvelle Arcadie
D'où est venue l'initiative de créer la nouvelle Arcadie
?
L'idée de créer la Nouvelle Arcadie nous est venue lorsque,
étudiants à Caen, nous avons émis le souhait de participer à
des débats citoyens en 1996. Or, nous nous sommes rapidement
aperçu qu'il n'existait pas d'espace de débat indépendant où
les citoyens, quelles que soient leurs opinions politiques puissent
échanger sur la société.
L'Association est elle indépendante ou partisane ?
La particularité de la Nouvelle Arcadie est qu'elle n'est rattachée
à aucun groupe, à aucune tendance, à aucun parti politique.
Nous voulions un cadre indépendant de toute idéologie, un cadre
qui permettrait à des personnes de tout horizon de confronter
leurs idées. La Nouvelle Arcadie n'est qu'un espace de débat,
et l'association n'appellera jamais à manifester, ne présentera
jamais de candidats à des élections.
Comment s'organisent concrètement les activités de l'association?
La Nouvelle Arcadie se développe actuellement par le truchement
des cafés citoyens. Chaque arcadie locale (association locale)
organise un à deux cafés mensuellement. Les thèmes sont choisis
à l'issue de chaque réunion après un vote à la majorité. Les
citoyens échangent ainsi sur les problèmes de société (bioéthique,
respect de l'environnement, place du travail dans notre société,
blocage du système démocratique, etc), confrontent leurs visions
et tentent de réfléchir en commun à des solutions. Nous entendons
mettre en place des débats plus solennels qui prendront la forme
d'une assemblée nationale des citoyens et qui répondraient aux
mêmes principes que ceux développés dans les cafés citoyens.
Qui participe à ces cafés de réflexion ?
Les personnes qui participent aux cafés citoyens sont issues
de différentes sensibilités. Il y a certes des militants de
partis et d'associations politiques mais ils ne sont toutefois
pas majoritaires. Pour la très grande majorité des participants,
il s'agit toutefois de personnes qui ont une fibre politique
mais qui n'appartiennent à aucune structure, qui sont soit déçues,
soit sceptiques sur la capacité des structures politiques à
répondre à leurs attentes. Les citoyens semblent vouloir que
les politiques menées répondent plus à l'intérêt général et
ne se contentent donc plus de programmes et promesses fleuves.
Peut-on dire que le café citoyen fait partie du renouveau
du comportement et des attitudes politiques ?
Le succès des cafés dits politiques manifeste à tout le moins
du besoin de la population d'avoir un rôle plus dynamique dans
notre système démocratique. Toutefois, nous préférons le terme
de " cafés citoyens " en ce qu'il pose mieux les enjeux du problème
et indique le caractère non partisan des échanges. Ce terme
marque en sus le rôle positif des citoyens qui décident de prendre
sur leur temps pour s'interroger sur la cité et démontre un
changement des attitudes politiques d'une population qui a de
plus en plus une volonté légitime de mieux comprendre la société,
de mettre en avant ses idées, et de s'autoriser au rêve, ce
que n'offre pas la pratique actuelle de la politique.