" Nous les défenseurs de l'Ecole...
"
Laurent Lafforgue, mathématicien et chercheur de renom a-t-il
été contraint à la démission du Haut conseil pour l'Education
pour " incompatibilité idéologique " ? Il répond aux questions
de la Revue Parlementaire.
Neuf jours. Pas un de plus. Laurent Lafforgue, brillant
mathématicien, lauréat, en 2002, de la médaille Fields, l'équivalent
du Prix Nobel, n'aura tenu que neuf jours au sein du Haut Conseil
de l'Education. Pourtant nommé à ce poste par le président de
la République, le mathématicien semble n'avoir jamais été très
à l'aise au sein de l'organisme chargé de "définir le contenu
du socle commun de connaissances et de compétences que tous
les élèves devront maîtriser à seize ans". Déjà, lors de
la mise en place du Haut Conseil, il s'étonne des mots d'introduction
prononcés par Bruno Racine, le président du HCE qui glorifient
" les progrès remarquables accomplis au cours des dernières
décennies par notre système éducatif ". Des progrès, quels
progrès ? s'interroge benoîtement Laurent Lafforgue. Mais le
pire reste à venir. Dans un courriel adressé aux membres du
HCE, Bruno Racine explique qu'il souhaite recevoir des experts
de l'Education nationale. A sa lecture, Laurent Lafforgue fait
un bond. La réponse fuse. " Pour moi, c'est exactement comme
si nous étions un haut conseil des droits de l'homme et si nous
envisagions de faire appel aux Khmers rouges pour constituer
un groupe d'experts pour la promotion des droits humains
". Scandale. Le mail circule. Des esprits chagrins en prennent
ombrage. La sanction ne tarde pas à tomber. Laurent Lafforgue
est appelé à démissionner.
Pourtant, l'école est un sujet qui lui tient à coeur. En novembre
2004, il avait déjà cosigné avec plusieurs de ses collègues,
un texte dénonçant la crise du système éducatif intitulé " Les
savoirs fondamentaux au service de l'avenir scientifique et
technique. Comment les réenseigner ". Publié par
la Fondation pour l'innovation politique, ce document dénonce
pêle-mêle un primaire qui souffre " d'une baisse énorme des
exigences aussi bien en français qu'en calcul " et un secondaire
qui connaît des programmes " pas assez stimulants sur le
plan intellectuel, pas assez riches et uniformisés vers le bas
au lieu d'être diversifiés ". Un discours " révolutionnaire
" qui a du mal à passer auprès " d'une minorité de personnes
influentes, bloquées dans des a priori idéologiques qui depuis
trente ans ont malheureusement pris l'ascendant sur tous les
organismes de contrôle de l'Education nationale ". Le message
n'est pas passé. Ou trop bien. Et le voilà donc obligé de démissionner.
A. de F.-R.
Si le Président refuse votre démission du Haut Comité de l'Education,
êtes-vous prêt à réintégrer le Comité ? La question ne se
pose pas. J'ai donné ma démission parce qu'elle m'a été demandée
par M. Racine, président du HCE, et par M. Seban, conseiller
du Président pour l'éducation.
Au-delà des centaines d'anonymes qui se sont mobilisés pour
votre cause, avez-vous été soutenu par des personnalités de
notoriété publique ?
Ce n'est pas "ma" cause. Au titre de soutien de personnalités
politiques, je peux citer Mme Boisseau, M. Cerquiglini (qui
dirigea l'enseignement scolaire dans le ministère de M. Chevènement)
et M. Devedjian. J'ai reçu une lettre de M. Sarkozy et un message
de M. Bayrou. Je suis convié à un dîner avec M. Raffarin et
vais rencontrer Mme Boutin à sa demande. M. Foyer m'a reçu chez
lui et va coorganiser un colloque à l'Institut pour sensibiliser
à la situation de l'école. Je vais intervenir comme conférencier
indépendant dans une prochaine convention de l'UMP ainsi que
devant le club de gauche "Utopia". Nous les défenseurs de l'école
nous adressons aux personnalités politiques de toutes les sensibilités.
L'école est la plus précieuse institution de la République et
ne pourra être sauvée de la ruine que si toutes les tendances
politiques reconnaissent la nécessité d'une rupture radicale
avec les politiques suivies depuis trente ou quarante ans. L'annonce
par M. de Robien d'un retour aux méthodes alphabétiques-syllabiques
est remarquable car elle rompt avec ce que les responsables
de l'Éducation nationale ont dit et imposé depuis des décennies.
J'espère que ce premier pas important sera suivi de beaucoup
d'autres.
Vous avez coutume de dire que notre système éducatif est
en voie de destruction. La situation est-elle si grave ?
Oui, extrêmement grave. D'ores et déjà des générations entières
ont été sacrifiées : privées d'instruction de qualité, de maîtrise
de la langue, de culture, de science et même de formation du
caractère puisque l'école a été pour elles une longue garderie.
Ces générations n'ont reçu que la fausse monnaie, distribuée
largement, de diplômes qui ne représentent plus l'acquisition
de connaissances solides et approfondies. D'autre part, l'école
elle-même a été profondément pervertie. Cette perversion est
venue de la tête, c'est-à-dire des instances dirigeantes qui
ont agi et parlé comme si le savoir n'avait aucune valeur et
que l'école n'existait pas pour instruire et transmettre des
connaissances. Elle se répand en particulier par les IUFM où
les futurs instituteurs et professeurs subissent une formation
absurde et nuisible. Je reçois de la part de professeurs, de
stagiaires d'IUFM et de parents d'élèves des centaines de témoignages
dont la lecture est souvent hallucinante. J'en tiens des florilèges
(rendus anonymes) à la disposition des Parlementaires qui m'en
feraient la demande.
Notre école est comme l'armée de 1940 : quelques décennies après
avoir été l'une des meilleures du monde, elle est en déroute
par la faute de son état-major et de ses officiers. Donc il
faut remplacer les directions du Ministère, les "experts" qui
ont conduit au désastre, les responsables de programmes et ceux
des recteurs, inspecteurs, proviseurs, directeurs et formateurs
d'IUFM qui sont incompétents ou ennemis du savoir. Pour cela,
on peut puiser parmi les simples petits soldats qui combattent
encore sur le front de l'instruction, c'est-à-dire dans les
associations de professeurs qui dénoncent depuis des années
la destruction progressive de l'école et réfléchissent aux moyens
de la sauver, conçoivent par exemple des programmes restructurés,
et se proposent pour les mettre en oeuvre sur le terrain.
Le HCE doit rendre prochainement à Gilles de Robien, ministre
de l'Education nationale, un avis relatif au socle commun des
connaissances et des compétences conformément à la loi Fillon.
Qu'en attendez-vous ?
J'attendrais non pas un socle mais deux : un pour le primaire
et un autre pour le collège, puis que ce double socle soit ambitieux,
par exemple pour le collège d'un niveau au moins égal au certificat
d'études - voire au brevet - des années 20 à 50, sachant qu'aujourd'hui
l'immense majorité des bacheliers n'atteint ce niveau dans aucun
des apprentissages fondamentaux. Si on demande beaucoup aux
enfants, ils donnent beaucoup ; si on leur demande peu, ils
donnent encore moins.
Une fois les programmes reconstruits, l'acquisition de ces socles
pourrait être sanctionnée par deux examens - surtout pas sous
forme de tests ! -, nécessaires pour entrer au collège général
puis au lycée.
J'ajoute qu'aucun avis d'aucun Conseil ne remplacera selon moi
une volonté politique forte de sauver et redresser l'instruction
publique en France.
Etant donné que vous êtes soutenu par nombre de parents d'élèves
et professeurs, seriez-vous prêt aujourd'hui à vous lancer dans
la rédaction de manuels scolaires ?
Je pourrais y contribuer. D'autres vont déjà rééditer d'anciens
manuels, éventuellement modernisés et actualisés, ou traduire
des manuels étrangers bien meilleurs que les nôtres qui aujourd'hui
sont désastreux dans toutes les disciplines. Mais cela ne peut
suppléer une réhabilitation et une resconstruction complètes
de tous les programmes.
Les Parlementaires sont en train de discuter un nouveau
projet de loi de programme pour la recherche, vous semble-t-il
aller dans la bonne voie ?
Je ne l'ai pas étudié faute de temps. Je dis seulement que la
recherche a besoin de liberté, d'investissements longs et de
postes stables.
J'ai été recruté au CNRS puis titularisé alors que je n'avais
pas encore trouvé ma voie, et le CNRS m'a soutenu pendant sept
années avant que je n'obtienne le résultat qui m'a valu la médaille
Fields. Je lui dois mon succès.
Il va de soi que la confiance qui a été accordée à moi comme
à d'autres n'a de sens que si elle est placée en des jeunes
gens que l'école a bien instruits, bien formés, à qui elle a
donné le goût du travail et de la rigueur et dont elle a trempé
le caractère.
Propos recueillis par Caroline Diebold
On peut retrouver d'autres textes sur l'éducation de Laurent
Laforgue sur son site www.ihes.fr/~lafforgue