La politique des petites choses
Auteur : Patrick Dugois*
La politique est rarement envisagée comme un métier, pourtant
c'en est un, affirmèrent deux présidents de la République. Patrick
Dugoin, en observateur scrupuleux du milieu politique, prend
cette affirmation pour fondée est décide de consacrer un ouvrage
aux ficelles, aux subtilités et aux trucs de ce qu'il faut bien
appeler " l'accaparant métier d'homme politique ". Car on ne
s'improvise pas homme politique, on le devient, et à quel prix
!
Ce sont les petites choses qui font le grand homme politique.
Pour réussir, chaque détail compte : on ne demande pas simplement
à l'orateur de bien s'exprimer, il doit aussi savoir jouer des
intonations de sa voix, flatter ou donner le coup de grâce d'un
seul regard, porter des vêtements qui correspondent toujours
à la situation, même s'il doit pour cela se changer dix fois
par jour. Véritable petit bréviaire politique, ce livre remplit
d'anecdotes croustillantes, révèle les dessous d'un métier dans
lequel on ne peut réussir qu'au sacrifice de soi-même.
*Patrick Dugois a été attaché parlementaire de Jack Lang,
conseiller de Michel Sapin, directeur de cabinet du président
de la région Centre, Alain Rafesthain. Il est aujourd'hui directeur
général adjoint des services du Conseil général du Cher. Il
a publié en 2004 un récit, "L'enfant frigo" (Presse de la Renaissance).
Extraits
Chapitre " La politique est faite de petites choses "
La politique n'est pas une science. Elle est un art. Elle ne
s'enseigne pas dans les instituts mais dans la rue. La politique
n'est pas une profession, mais elle exige d'avoir du métier.
Aventure collective, elle se vit le plus souvent dans la solitude
et se nourrit des échecs autant que des victoires.
Elle suppose de la part de celui ou de celle qui s'y adonne
un moral d'acier, une santé de fer, un peu de langue de bois
parfois ; elle impose de se dévouer corps et âmes, de mobiliser
toutes ses ressources personnelles et parfois aussi un peu celles
des autres.
La politique impose de mettre tous ses gestes, toutes ses compétences,
même les plus insignifiantes, au service de ce même projet :
conquérir le pouvoir et le conserver.
Exercice permanent du bricolage, elle nécessite une capacité
particulière à assembler les matériaux du quotidien, à mobiliser
des ressources hétéroclites : mesures, discours, commissions,
décorations, interventions, réactions dans la presse et visites
sur le terrain.
Contradictoire, elle est le lieu de toutes les générosités militantes.
Elle est aussi l'arène où se conquiert le pouvoir, dans le frottement
des ambitions, avec pour règle la rivalité, pour moteur la concurrence,
pour horizon la trahison.
La politique suscite le rejet et fascine dans le même mouvement.
C'est un monde à part ave ses règles du jeu, ses convenances,
ses connivences ; un monde exigeant où tout est important, jusqu'au
plus petit détail, jusqu'à la plus petite attention.
Bricolage savant des conjonctures, des situations, des occasions
; la politique est une grande affaire faite essentiellement
de petites choses.
Chapitre " La valise était vide "
Leur ressembler pour les rassembler. Tout le secret est
là : créer le lien de la bienveillance et rompre avec la distance
si souvent dénoncée. La distance de l'indifférence, réelle ou
vécue, mène droit à la catastrophe, à l'échec électoral. Le
proverbe populaire prend ainsi tout son sel : "Qui se ressemble
s'assemble" L'homme politique sait être populaire avec le peuple,
savant avec les élites, austère avec les sérieux et jovial avec
les enjoués. C'est pourquoi il parle comme ceux à qui il s'adresse,
s'habille comme ceux qu'il veut représenter et prend le métro
comme tout le monde. Les époques changent. Le principe reste
: pour rassembler les électeurs, mieux vaut leur ressembler.
Ils ont besoin de se sentir représentés, de se reconnaître dans
leurs élus et de se retrouver un peu en eux.
Ce souci est ancien. Frédéric II de Prusse, lorsqu'il faisait
le tour de ses provinces,théâtralisait déjà son apparence pour
gagner l'estime de ses sujets.
Arrivant dans une province, il prenait soin d'avoir l'air fatigué
et se montrait à son peuple avec une perruque mal peignée. Il
revêtait pour l'occasion, par-dessus ses habits de roi, une
sorte de grand vêtement ample, en mauvais état. Ces petits riens
volontairement mis en scène produisaient le meilleur effet.
Ils suscitaient des propos flatteurs des bonnes gens qui plaignaient
leur roi de tout leur coeur en voyant son mauvais état et son
appétit à engloutir les modestes plats qu'on lui servait. Ils
ignoraient, bien entendu, qu'il portait sous ses hardes un costume
de soie et qu'il dînerait une seconde fois à son arrivée au
château.
Plus près de nous, on se souvient d'un Édouard Balladur, Premier
ministre "de cohabitation ", affrontant Jacques Chirac au premier
tour de l'élection présidentielle de 1995. Amis de trente ans,
le premier est bien moins populaire que le second, qui, comme
personne, sait flatter l'électeur, l'embrasser, lui taper sur
l'épaule. Édouard Balladur, que les dessinateurs de la presse
satirique caricaturaient quelques années plus tôt sous les traits
de Louis XV dans une chaise à porteurs, a du mal à " faire peuple".
Pourtant, il le faut. L'élection est à ce prix. Il utilise alors
un joli stratagème : il tombe en panne d'automobile. Pas de
voiture, ni d'auto, ni de caisse. Pas de bagnole non plus. Une
panne d'automobile. Il doit donc faire de l'autostop. Et chacun
de s'émouvoir de la simplicité d'un chef de gouvernement qui,
non seulement ne fait pas campagne en voiture avec chauffeur
- pourtant attribuée pour son noble ministère -, mais qui tombe
en panne. Comme tout le monde. La personne qui s'est si généreusement
arrêtée - un proche - fait tout de même douter de la réalité
de l'événement. Et ses adversaires chiraquiens n'ont pas manqué
de souligner cette étrange coïncidence. Quitte à faire de l'auto-stop
pour singer le peuple, autant le faire vraiment. Ce souci de
proximité pour que les gens simples, les plus nombreux - et
c'est ce qui compte en matière électorale -, accordent leur
vote, est universellement partagé.
Locataire de la Maison-Blanche, Jimmy Carter se souciait de
donner une image de familiarité. Pour une causerie télévisée
au coin du feu, il portait un modeste cardigan de laine beige.
C'est vêtu d'un short et coiffé d'un bandana qu'il faisait son
jogging, entouré de ses gardes du corps et des caméras de télévision.
Mieux, il affectait de porter lui-même sa valise lorsqu'il effectuait
un voyage officiel. On pouvait voir ainsi le président des États-Unis
d'Amérique descendre du célèbre avion présidentiel Air Force
One sa valise à la main. Quelle simplicité en effet ! Quel exemple
! Malheureusement, un jour, la fameuse valise s'est ouverte
inopinément devant caméras et journalistes. Elle était vide.