" Le modèle Mittal nous ramènerait
20 ans en arrière ! "
Entretien avec Martine Hue, vice-présidente de Arcelor
Diriez-vous à l'instar de Thierry Breton qu'il n'y a aucun projet
industriel derrière la proposition de Mittal Steel ?
Absolument. En tous cas, ce n'est pas le projet d'Arcelor. Il
s'agit de deux modèles différents, respectables mais complètement
antinomiques. Le mélange des deux serait néfaste pour nos actionnaires.
Nous avons reconfiguré le groupe, recentré ses activités, réduit
la dette, nous nous sommes privés de croissance pendant un temps
afin de nous restructurer en Europe, nous avons développé notre
technologie dans le but de pouvoir choisir et servir au mieux
nos clients tout en obtenant l'appui des Etats et des populations
et tout cela devrait s'arrêter sur un coup de poker parce que
M. Mittal a décidé de nous racheter.
Ce n'est pas parce que vous avez un archipel de sociétés à travers
la planète que cela s'appelle de l'intégration. Il n'y a rien
de commun entre les actifs - souvent dépréciés - acquis grè
à grè par Lakshmi Mittal et notre modèle. Aujourd'hui il arrive
au bout de son modèle et les Etats l'ont compris.
Le modèle Mittal Steel n'a rien à voir avec le nôtre et nous
replongerait vingt ans en arrière. Son modèle, celui qui fonctionne
en Chine ou au Kazakhstan n'est pas celui qui fonctionne en
Europe. Ce serait un choc frontal qui mettrait la nouvelle société
ainsi créée en danger.
Pour les salariés, quel est le risque ?
Lakshmi Mittal vit sur une réputation, sur son image de troisième
homme le plus riche de la planète. Mais combien de temps cela
peut-il durer ?
Pour les salariés, c'est un danger immense, on ne mesure pas
assez les conséquences de ce genre de plaisanterie.
Allez donc visiter le site de Longwy que nous lui avons vendu
à l'état quasiment neuf, allez donc voir ce qu'il en a fait,
venez ensuite nous rendre visite sur l'un de nos sites et vous
verrez la différence sociale. Comme l'on dit il n'y a pas photo
! Le taux de fréquence des accidents y est dix fois plus élevé
chez lui que chez nous. Je me demande bien où sont passées ses
promesses d'antan.
Chaque fois que nous faisons un pas, nous devons être les garants
du progrès. Aujourd'hui, nous apportons la technologie fruit
de l'intelligence et du travail des hommes. Arcelor c'est le
progrès technique, le progrès social. Nous ne sommes pas fait
pour empiler des tonnes dans une espèce d'archipel de sociétés
disséminées autour de la planète qui n'a pas de cohésion comme
cela est le cas dans le modèle de Mittal Steel.
Notre modèle qui a un sens ne peut se construire que sur la
durée, la patience et avec effort pas à la hussarde. N'oublions
pas que nous parlons de centaine de milliers de salariés.
Deviez-vous avertir les pouvoirs publics et qu'en attendez-vous?
Il était du devoir de Guy Dollé, notre président d'alerter les
pouvoirs publics. Installés dans plusieurs pays d'Europe, nous
nous devions de les tenir informés de cette OPA hostile, car
rappelons le il n'y a eu aucune proposition ou discussion de
la part de M. Mittal.
Lors de la fusion d'Arcelor, il y a d'abord eu des rapprochements,
des discussions, des accords de confidentialité. Cela a pris
du temps. Dès lors que nous avons pu constater qu'il y avait
synergie, nous avons encore pris le temps de mettre en contact
les équipes, nous les avons préparées. C'est ce que nous avons
appelé les années de l'intégration. Nous sommes maintenant passés
aux années de transformation.
Notre approche est une approche extrêmement méthodique et concertée.
Au contraire, je ne sais comment qualifier une démarche qui
se fait au mépris des 300 000 salariés d'Arcelor et de Mittal
steel.
Pour revenir à votre question. Nous n'attendons rien en particulier
des Etats. Nous sommes par contre extrêmement touchés par les
marques d'encouragement et de soutien que nous recevons des
élus. Leur soutien moral est important. Nous en avons besoin.
Quelle va être votre défense ?
Notre mode de défense, c'est de convaincre nos actionnaires,
les convaincre du risque qu'ils prendraient en acceptant la
proposition Mittal. Mais nous sommes confiants. Ils nous suivent
depuis longtemps et nous sont extrêmement fidèles. Ils ont confiance
en nous et en notre travail.
Propos recueillis par A. de Font-Réaulx « Copyright Revue Parlementaire »