1882-2004 : Question laïque et question
sociale au Parlement de la République
Par Jean-Paul Delahaye, Inspecteur Général de l'éducation nationale,
Professeur associé à l'Université Paris 5
Mars 1882-mars 2004, 122 ans séparent deux lois qui permettent
aux représentants de la Nation de poser (de 1879 à 1882 pour
la période Jules Ferry) et de compléter (2004) les bases de
la mise en oeuvre du principe de laïcité au sein de l'école
de la République.
Même si le contexte est évidemment différent, il est frappant
de constater que certains thèmes faisant débat sont présents
aux deux périodes. Parmi ces thèmes (1), la question sociale.
A entendre certains parlementaires des années 1880 ou 2004,
la question laïque serait mise en avant par le pouvoir en place
pour éviter d'avoir à poser la question sociale. Les mêmes arguments
sont portés à chaque fois par l'opposition, mais il est intéressant
de relever que l'opposition est à droite en 1882 et est à gauche
en 2004 : l'argument s'est donc déplacé sur l'échiquier politique.
A l'époque de Jules Ferry, la droite parlementaire reproche
ainsi au gouvernement en place, par la voix du député Keller,
d'utiliser la question laïque comme " dérivatif " à la question
sociale : " Le grand cheval de bataille pour éviter les demandes
de réformes s'élevant de tous les points du pays, c'est la guerre
au cléricalisme. Nos politiciens veulent exploiter la peur du
cléricalisme en vue de donner un dérivatif à l'opinion publique.
Quelle fortune ce serait pour eux s'ils pouvaient jeter les
esprits dans cette direction. Ils seraient tranquilles pendant
des années. " (2)
En 2004, ce sont des membres de l'opposition de gauche qui reprennent
le thème de la diversion. Le député Georges Hage s'écrit : "
Votre projet de loi, monsieur le ministre, et le tapage médiatique
qui l'accompagne constituent en réalité une diversion. " (3)
La députée Christiane Taubira évoque de la même manière la laïcité
qui a envahi tout le champ du débat public, au point de laisser
progresser " l'insécurité sociale et prospérer des manigances
et des machinations contre notre système de sécurité sociale…
" (4) On " n'ose croire à une telle manoeuvre ! " tonne Jean
Glavany (5). Cela dit, en 2004, certaines voix de gauche se
font également entendre pour qu'on n'oppose pas la question
sociale à la laïcité, tel le député François Asensi : " occuper
le terrain social n'implique pas de déserter celui des principes
et des valeurs universelles. N'opposons pas la question sociale
à celle des libertés. " (6)
Ce qui est surtout mis en avant en 2004 sur tous les bancs des
assemblées, c'est la fracture sociale qui met en péril et la
laïcité et la République. Est-il possible de " réaffirmer les
valeurs de la république sans rétablir l'égalité des chances
" ? (7) Pour Alain Juppé, " Ne nous cachons pas derrière notre
petit doigt : ces discriminations existent. Il y a en France
aujourd'hui des discriminations à l'emploi, des discriminations
au logement, des discriminations dans les loisirs. Le délit
de " sale gueule " existe, hélas ! dans la société française.
" (8) Le député Yves Durand renchérit : " Défendre la laïcité,
c'est d'abord lutter contre les injustices sociales, parce que
ce sont bien elles qui nourrissent le communautarisme. " (9)
Le problème de fond de notre époque est que " l'ascenseur social
est en panne. " (10) Les parlementaires de 2004 utilisent très
fréquemment le mot de " ghetto " pour désigner les " sept cents
quartiers de nos villes accueillant et regroupant de nombreuses
nationalités où se cumulent chômage à 40 %, problèmes aigus
de scolarisation, signalements de situations précaires trois
fois plus nombreux qu'ailleurs et population d'un tiers de moins
de vingt ans. " (11) Parmi de multiples citations, citons Nicolas
Perruchot, " Occupons-nous d'abord des ghettos " (12), Martine
Billard qui constate que certaines de nos écoles se transforment
en " ghettos de riches comme de pauvres, ghettos de blancs comme
de couleur " (13), ou encore Pierre Mauroy qui évoque " les
quartiers-ghettos, sous-administrés, souvent sinistrés, ce qu'on
appelle la " France des marges urbaines ", qui ne sont rien
d'autres que le produit de l'abandon des solidarités sur certaines
parties du territoire de la République. " Marie-Georges Buffet
le dit quant à elle fortement : " Oui, la laïcité est menacée,
et de la manière la plus grave, par les facteurs qui fissurent
le pacte social et républicain. […] Peut-on parler de laïcité
quand les inégalités se creusent ? " (15) Ces propos rejoignent
très largement ceux tenus par le premier ministre lui-même :
" L'idée d'égalité […] est au coeur du projet républicain. Or,
cette idée d'égalité est parfois menacée, au détriment de ceux
qui se sentent rejetés par notre pays. […] Nous devons traiter
les causes des problèmes et pas seulement les conséquences.
C'est ainsi que nous combattrons le plus efficacement et le
plus profondément les communautarismes qui nous menacent. "
(16)
Jean Jaurès est abondamment cité en 2004 quand les parlementaires
font le lien entre la question laïque et la question sociale.
Ainsi, Daniel Vaillant à propos de " notre modèle social " :
" La République, quand elle est sociale, est émancipatrice ",
déclarait à juste raison Jean Jaurès. " (17) les députés Jacques
Bascou et Jean-Pierre Blazy, ainsi que le sénateur Yves Boyer
utilisent la fameuse citation de Jaurès " La République doit
être laïque et sociale mais restera laïque parce qu'elle aura
su être sociale. "
En 1882, la République est offensive et optimiste. Même si cela
ne se fait pas sans difficultés, la séparation de l'Eglise catholique
et de l'Ecole est une clé essentielle pour assurer l'avenir.
Jules Ferry peut assurer : " Délimitez les frontières et vous
ferez la paix. " (19) Plus tard, Jaurès affirmera " Démocratie
et laïcité sont deux termes identiques. " (20)
Il est d'autant plus frappant de constater combien, à travers
les propos des parlementaires, la République est plus pessimiste
et sur la défensive en 2004. La laïcité est attaquée, et donc
notre République également, cela ne fait pas de doute pour la
plupart des élus. " Notre société va mal " (21) peut affirmer
le député Daniel Paul sans être démenti par ses collègues. La
" République a mal à ses valeurs : la liberté, l'égalité, la
laïcité " (22) poursuit François Dutoit qui pense que " la France
marche sur la tête. " De très nombreux parlementaires estiment
que la République subit un " test. " Pour Jean Glavany, " la
République est agressée, elle doit se défendre. " (23) Pour
Jean-Claude Cambadélis, " une nouvelle offensive a été engagée
pour tester les résistances de la République. " (24) Gerard
Léonard évoque quant à lui " les risques de fragilisation que
les coups de boutoir répétés portés à la laïcité font courir
à nos valeurs républicaines. " (25) Pour Laurent Fabius, " s'ajoute
au sentiment actuel d'injustice une véritable panne d'avenir.
" (26)
Les parlementaires d'aujourd'hui sont souvent nostalgiques.
On parle de " réarmement moral. " (27) On évoque " l'école républicaine
de la grande époque " (28) ou de la " réhabilitation du modèle
républicain et laïque d'intégration. " R. Couanau estime que
" nous ne sommes pas en présence d'une crise passagère, limitée
ou circonscrite. " (30) La question, au fond, que tous se posent
est résumée par un sénateur : " Un vaste projet doit être engagé
pour redéfinir les valeurs de la République. Que veulent dire
et, surtout, comment garantir au quotidien et partout sur notre
territoire la liberté, l'égalité et la fraternité, mais aussi
des déclinaisons plus courantes telles que l'égalité des chances,
le droit au travail, le respect, la tolérance, ou encore l'emploi,
l'habitat et l'élitisme républicain ? " (31)
En 1882, 1905 et 2004, laïcité et question sociale sont décidément
bien inséparables.
1. Voir sur ce point notre article paru dans Textes et documents
pour la classe du 1er novembre 2005, Scéren-CNDP, consacré à
la laïcité.
2. M. Keller, Chambre des députés, Journal Officiel, 5-02-1879.
3. G. Hage, Assemblée nationale, 4-02-2004.
4. C. Taubira, Assemblée nationale, 4-02-2004.
5. J. Glavany, Assemblée nationale, 4-02-2004.
6. F. Asensi, Assemblée nationale, 3-02-2004.
7. J. Leonetti, Assemblée nationale, 3-02-2004.
8. A. Juppé, Assemblée nationale, 4-02-2004.
9. Y. Durand, Assemblée nationale, 4-02-2004.
10. P. Folliot, Assemblée nationale, 3-02-2004.
11. R. Couanau, Assemblée nationale, 4-02-2004.
12. N. Perruchot, Assemblée nationale, 3-02-2004.
13. M. Billard, Assemblée nationale, 3-02-2004.
14. P. Mauroy, Sénat, 2-03-2004.
15. M-G. Buffet, Assemblée nationale, 3-02-2004.
16. J-P Raffarin, Premier ministre, Assemblée nationale, 3-02-2004.
17. D. Vaillant, Assemblée nationale, 3-02-2004.
18. J. Bascou, Assemblée nationale, 4-02-2004 ; J-P Blazy, 5-02-2004.
Y. Boyer, Sénat, 2003-2004.
19. Jules Ferry, Sénat, JO du 11 juin 1881.
20. J. Jaurès, discours de Castres, 30 juillet 1904, publié
par L'Humanité, 2 août 1904.
21. D. Paul, Assemblée nationale, 3-02-2004.
22. F. Dutoit, Assemblée nationale, 3-02-2004.
23. J. Glavany, Assemblée nationale, 4-02-2004.
24. J-C Cambadélis, Assemblée nationale, 4-02-2004.
25. G. Léonard, Assemblée nationale, 4-02-2004.
26. L. Fabius, Assemblée nationale, 4-02-2004.
27. F. Mariani, Assemblée nationale, 4-02-2004.
28. G. Bapt, Assemblée nationale, 3-02-2004.T.
29. Martine David, A.N., 4-02-2004.
30. R. Couanau, Assemblée nationale, 4-02-2004.
31. M.Thiollière, Sénat, 2003-2004.