Par Jean-Thomas Lesueur, chargé des Etudes et des Publications
de l'Institut Thomas More*
"A quel titre venez-vous me faire cette proposition ?".
Assis dans le bureau du conseiller d'un ministre, je lui présente
une courte note explorant quelques pistes de réflexions sur
la réforme fiscale…
" A quel titre ? " : question combien significative venant
d'un haut fonctionnaire ! Question en tout cas exemplaire d'un
Etat qui se conçoit comme seul dépositaire légitime du bien
public en France, qui ne comprend pas qu'on puisse venir frapper
à sa porte pour lui suggérer des solutions ou des pistes de
réflexion qu'il est désormais incapable de concevoir… Mais en
même temps, question déjà dépassée : qu'elle le veuille ou non,
la France commence à connaître les formes modernes de la vie
démocratique : hyper-puissance médiatique, structuration de
plus en plus communautaire et sectorielle de l'offre politique,
émergence des lobbies, groupes de pression, think tanks, ONG
et associations de plus en plus puissantes…
Chez nous comme ailleurs, mais de manière plus difficile qu'ailleurs,
l'Etat Providence omnipotent et omniprésent se crispe en même
temps qu'il se transforme…y compris malgré lui. Telle est la
réalité actuelle, un brin schizophrénique, du marché politique
français.
Il ne faut néanmoins rien exagérer : s'il n'est ni reconnu ni
institutionnalisé, le lobbying existe en France depuis longtemps
; ses pratiques et ses rouages sont assez bien établis. Interrogez
les parlementaires : à chaque projet de loi, à chaque rapport
de commission ou de groupe d'étude, au moment de chaque grand
débat politique, économique ou social, toutes les parties concernées
se tournent vers eux et les comblent de notes, d'argumentaires,
de synthèses, de projets d'amendements, de mises en garde ou
d'encouragements ! Organisations professionnelles, syndicats,
cabinets en tous genres, associations de consommateurs et, plus
largement, de citoyens savent se mobiliser pour influencer la
conception et le sens de la loi. S'il existe bien en France
un discours de caractère jacobin hostile au lobbying, il est
depuis longtemps dépassé par les pratiques… Si cela est très
vrai pour le Parlement, cela l'est déjà un peu moins - selon
notre expérience - dans l'appareil d'Etat. Les cabinets et les
directions ministériels véhiculent encore une certaine vision
de l'Etat - lieu de l'expression de la volonté de tous contre
les appétits de chacun… -, qui méprise les " intérêts catégoriels
", qui méprise l'industriel qui vient essayer de convaincre
le conseiller ministériel de la pertinence de ses vues et qui
méprise plus encore le lobbyiste. Mais les générations changent
et les pratiques évoluent…
Il nous semble donc que ce qui reste essentiellement à conquérir
sur le marché du " lobbying d'affaires " est un effort
de reconnaissance et de normalisation.
Là en revanche où une véritable révolution des mentalités est
nécessaire, c'est sur le marché du " lobbying d'idées
", par nature essentiellement politique. Il demeure dans l'esprit
des milieux dirigeants politique français une suspicion et une
méconnaissance fondamentales vis-à-vis des think tanks - qui
pourtant se multiplient depuis quelques années.
Disons à ce propos que nous nous réjouissons de cette floraison
de lieux nouveaux où se pensent, avec plus ou moins d'originalité,
plus ou moins de liberté, les politiques de demain. Certains
en France se chagrinent de cette " déperdition de forces
" dans des structures nombreuses et fragiles. Nous croyons au
contraire qu'il est sain (…) Le temps fera son oeuvre : certains
disparaîtront, d'autres fusionneront, d'autres encore seront
leaders. Ce jour-là le marché des think tanks sera mûr.
Et s'il y a quelque chose à craindre, c'est qu'il le soit bien
avant que l'état d'esprit des " hommes de l'Etat " le soit...
Encore une fois, répétons-le : cette méfiance tient à l'idée
que l'Etat se fait de lui-même et que ses agents se font donc
d'eux-mêmes. La question est structurelle. Dans un pays hyper-centralisé,
dans lequel l'Etat est depuis des siècles le seul acteur politique
légitime, dans lequel l'Etat est conçu par tous (ou presque
tous…) comme l'ultime arbitre, le recours obligé à la moindre
difficulté, il est logique que l'apparition d'opérateurs politiques
privés soit observée avec méfiance.
Est-ce une raison suffisante pour renoncer à faire changer les
mentalités ? Certainement pas. Ce sera l'honneur des think tanks
français, au premier rang desquels l'Institut Thomas More entend
se placer, d'amener l'Etat à leur faire une place, ainsi qu'à
la société civile, dans le débat public. Par quels moyens ?
Par l'excellence, la rigueur et la pédagogie. S'ils savent faire
naître les idées neuves et les solutions opérationnelles qui
permettront de réformer un système politique, économique, social,
éducatif essoufflé, s'ils savent dessiner les contours d'une
nouvelle politique européenne et internationale, s'ils savent
apporter quelques réponses à la grande interrogation culturelle,
sociale et identitaire française, les think tanks auront gagné
leurs lettres de noblesse. Ils seront indiscutables.
Ils auront participé à l'oeuvre la plus urgente dans le débat
politique français contemporain : réformer l'Etat avant qu'il
ne s'effondre, anticiper, assimiler et faire vivre les nouvelles
formes démocratiques modernes avant que la nécessité ne les
impose trop durement.