Pour une relance de Barcelone...
Par Charles-Albert Michalet, Université Paris-Dauphine, Cercle
des Economistes, et Anne Dreville, Conseillère juridique de
l'IGD
Les trois grands objectifs fixés par la conférence de Barcelone,
il y a dix ans, visaient à accélérer le développement économique
des pays de la rive sud de la Méditerranée pour réduire les
flux migratoires vers le nord et pour établir la paix et la
sécurité dans le respect des droits de l'homme. Objectifs respectables
sans doute, mais qui n'ont guère été suivis d'effets notables.
D'où l'indifférence qui caractérise la préparation du sommet
de Barcelone 2 qui doit se réunir en novembre prochain. C'est
pour tenter d'esquisser les axes d'une relance de la dynamique
d'EuroMed que le Cercle des Economistes et l'Institut de la
Méditerranée ont organisé le premier "Rendez- vous de la Méditerranée"
à Marseille du 30 Septembre au 2 Octobre. Il a réuni des responsables
politiques de haut niveau et des économistes appartenant aux
deux rives de la Méditerranée. A la suite des débats une déclaration
commune a été adoptée (voir plus bas).
Pour nous, la raison fondamentale de l'échec relatif de Barcelone1
réside dans l'absence de prise conscience de la nature nouvelle
du processus d'intégration régionale. En effet, si cette dernière
est replacée dans la dynamique de la globalisation, alors la
conception classique de l'intégration régionale développée par
J. Viner en 1950 qui a inspiré les auteurs du traité de Rome
et qui a continué, plus ou moins consciemment, à inspirer les
protagonistes de la construction d'Euro- Med, n'est plus pertinente.
Il faut rappeler que dans l'analyse classique, les effets de
la création d'une zone de libre échange ou d'une union douanière
reposent exclusivement sur un changement dans les orientations
des flux des échanges de biens entre les pays membres sur la
base du principe archétypal de la spécialisation internationale.
Deux conditions majeures doivent être réalisées dès le départ
pour que les effets positifs soient maximisés : la similarité
du niveau de développement économique des partenaires et l'intensité
et la diversification de leurs échanges avant la constitution
de l'union douanière. Ces conditions préalables n'existent pas
entre les économies des deux rives de la Méditerranée.
Il résulte de ce constat que si l'initiative lancée à Barcelone
se limite à développer les échanges sur la base de la signature
d'accords de libre-échange, alors il n'est pas étonnant que
les résultats soient décevants et n'ont pas réussi à entraîner
la dynamique attendue. Bien plus, ils n'apportent pas grand'chose
de nouveau aux partenaires de la rive sud de la Méditerranée.
Certains observateurs n'ont pas manqué de faire remarquer que
depuis la fin des années 70, les pays du Maghreb peuvent exporter
vers l'Union européenne en quasi-franchise leurs produits manufacturés.
Les accords bilatéraux n'apportent rien de plus sur ce point
(ni sur celui des exportations de produits agricoles). En revanche,
ils accordent à terme (6 à 12 ans) une exonération des droits
à l'entrée pour les exportations en provenance de l'Union. Il
n'est pas difficile de deviner quelle sera la partie gagnante.
La commission de Bruxelles est consciente du risque d'aggravation
du déséquilibre commercial puisqu'elle a accepté de financer
des programmes de "mise à niveau" des entreprises locales afin
de les mettre en état de pouvoir résister à la concurrence à
venir de leurs puissants partenaires européens. Comment comprendre
dès lors que les gouvernements des pays du sud aient accepté
de signer les accords ? Notre interprétation est que l'enjeu
d'EuroMed déborde de beaucoup les accords de libre-échange.
Cette dénomination renvoie à la théorie classique des unions
douanières et reflète la prégnance d'une terminologie qui est
devenue archaïque à l'époque de la mondialisation. Cette dernière
est multidimensionnelle. Elle concerne les échanges mais aussi
d'autres dimensions : celle des investissements directs et de
la délocalisation, celle des flux de capitaux financiers et
celle des transferts de technologie. La dynamique d'EuroMed
doit être inscrite dans une nouvelle conception de l'intégration
régionale.
Celle-ci a émergé au milieu des années 80 avec la signature
de l'ALENA entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Elle
caractérise aussi la logique de l'élargissement de l'Union européenne
vers les PECOs. Elle commence à s'esquisser avec la transformation
de l'ASEAN et du PAC dans le bassin Pacifique. La "nouvelle"
intégration régionale ne répond pas aux pré conditions de J.
Viner : elle réunit des économies inégalement développées dont
les échanges sont peu diversifiés et asymétriques au départ.
Mais sa dynamique, dans laquelle il faudrait placer EuroMed,
porte sur d'autres objectifs que la libéralisation des échanges.
Elle stimule les implantations des firmes ; elle augmente les
engagements des banques internationales ; elle conduit, finalement,
en dehors de la sphère stricte de l'économie, à rassurer les
partenaires du Nord par l'affichage de la volonté des gouvernements
du Sud de s'ancrer à l'espace de la mondialisation en démontrant
leur détermination à jouer le jeu de la démocratie libérale
et du respect des droits de l'homme.
La quasi-totalité des pays en développement aujourd'hui, ne
visent pas la "déconnexion" vis-à-vis des économies "impérialistes"
comme c'était le cas durant les années soixante et soixante-dix,
celles des choix tranchés entre l'un ou l'autre des deux camps
qui se partageaient le monde. La grande leçon, pour nous, de
la réunion de l'OMC à Cancun qui avait provoqué beaucoup d'émois,
ce fut la volonté explicite des économies moins développées
et émergentes de s'intégrer au processus de mondialisation et
de ne pas se trouver marginalisées. Pour l'Union européenne,
pour Barcelone2, rater le train de la "nouvelle" intégration
régionale, c'est du même coup, ouvrir des opportunités que ne
laisserons passer ni les Etats-Unis dans le prolongement de
leur politique d'expansion vers les pays moins développés pour
lutter contre le terrorisme et pour avoir accès aux sources
d'énergie, ni les partisans d'une autre mondialisation, beaucoup
plus radicale que celle prônée par les alter mondialistes, car
celle-là est fondée sur l'intégrisme religieux. Enfin, il ne
fat pas oublier que la relance d'euroMed ne concerne pas seulement
l'accélération du développement des économies de la rive sud.
Celles-ci devraient devenir la "nouvelle frontière" des firmes
européennes. Une autre chance historique avec l'expansion vers
les Pecos de renforcer leur compétitivité pour être capables
de résister à la concurrence sans merci à laquelle elles vont
devoir à faire face demain sur le marché mondial.
DÉCLARATION DU CERCLE DES ECONOMISTES ET DE L'INSTITUT DE LA
MÉDITERRANÉE (EXTRAIT)
Les premiers Rendez-vous de la Méditerranée, organisés conjointement
par l'Institut de la Méditerranée et le Cercle des Economistes,
ont réuni des acteurs des deux rives du bassin. En conclusion
de ces travaux, nous invitons solennellement les chefs d'Etat
et de gouvernements qui vont se réunir à rompre avec le statu
quo, à faire preuve de l'indispensable audace et à prendre en
compte les considérations suivantes :
1. Créer une structure politique euro-méditerranéenne paritaire,
dotée d'un secrétariat, tirant les leçons de la genèse du projet
européen.
2. Instaurer une Communauté euro-méditerranéenne des connaissances
et des compétences, suivant l'inspiration qui avait présidé
à la naissance de la CECA.
3. Mettre en place un système financier et bancaire assaini
dans un environnement juridique sécurisé, poursuivant en cela
la logique de Barcelone 1.
4. Instituer un conseil Ecofin euro-méditerranéen et renforcer
les procédures existantes de financement,
5. Examiner l'opportunité de la création d'une banque euro-méditerranéenne,
qui gérerait un fonds mutualisé, pour partie alimenté par Meda
et destiné à financer un programme ambitieux d'infrastructures
reliant entre eux les pays du sud, et garantissant un large
accès des PME aux financements.
6. Renforcer la coopération entre les collectivités locales
et territoriales, qui sont les représentants légitimes de la
société civile.
Toutes ces propositions n'auront d'effets qu'à la condition
que les gouvernements des pays du sud, dépassant leurs divergences,
s'engagent résolument à l'unification des marchés nationaux.
Marseille, octobre 2005