Profession lobbyiste, les temps changent
Par Thierry Kunicki, Directeur associé d'APCO France
Thierry Kunicki est directeur associé du bureau parisien
d'APCO Worldwide, l'un des premiers cabinets d'affaires publiques
et de communication stratégique dans le monde. Après avoir été
durant sept ans collaborateur d'hommes politiques, il accompagne
depuis douze ans les enjeux de grands groupes internationaux
auprès des pouvoirs publics et politiques français. Il est par
ailleurs secrétaire général de l'Association française des conseils
en lobbying (www.afcl.net) et enseigne la méthodologie du lobbying
dans deux DESS parisiens.
"Ce que vous proposez Monsieur le lobbyiste va à l'encontre
de l'intérêt général ! ". Combien de fois ai-je entendu
dans le passé cette réplique à mes propositions qui permet au
haut fonctionnaire ou au conseiller ministériel d'interrompre
tout échange constructif et de conclure promptement un rendez-vous
décroché avec peine et persévérance. Pourtant, les temps changent.
Aujourd'hui, ceux qui se retranchent derrière leur statut de
serviteur inamovible et infaillible de l'Etat existent certes,
mais deviennent de plus en plus rares.
Le lobbying, c'est d'abord une méthodologie éprouvée avec ses
outils et ses techniques, mais c'est aussi du bon sens mêlé
d'expérience du fonctionnement au quotidien de nos institutions.
C'est enfin l'optimisation de l'espace et du temps pour convaincre,
de façon directe et indirecte, ceux à qui revient l'arbitrage
final. Les réactions enflammées des élites françaises à l'encontre
de la campagne menée par la ville de Londres pour l'attribution
des Jeux olympiques de 2012 ont montré que le vocable lobbying
avait toujours dans notre pays une connotation péjorative. Le
résultat est néanmoins là, et depuis, personne n'a contesté
le vote du comité olympique. Serait-ce de la pure résignation
ou bien plus simplement l'acceptation, voire la reconnaissance,
du pragmatisme anglo-saxon ?
Mes confrères confirmeront que l'accès aux corridors de l'Assemblée
nationale est aujourd'hui plus difficile que sous des présidences
antérieures. L'emblématique salle des quatre colonnes, lieu
stratégique pour sensibiliser un parlementaire, est devenue
le saint des saints, totalement inaccessible durant la séance.
Ainsi, les réticences subsistent à tous les niveaux de nos institutions.
Elles sont certes réelles, mais se rencontrent de moins en moins
fréquemment, et surtout elles se traduisent par des mesures
davantage symboliques qui, dans le travail quotidien du lobbyiste,
entravent peu ses missions. Cette évolution positive est aussi,
à mon sens, générationnelle. L'accès instantané à l'information,
rendu possible grâce aux nouvelles technologies, a modifié le
processus de décision des pouvoirs politiques et publics. En
2005, le conseiller ministériel moderne navigue sur l'internet
pour s'informer et répond personnellement à ses courriels.
L'évolution du fonctionnement des institutions communautaires
affecterait-il notre propre fonctionnement institutionnel ?
Il est intéressant, et même amusant, d'observer que jusqu'à
la fin de la présidence de Jacques Delors à la commission européenne
l'influence du fonctionnement français était largement prédominante
à Bruxelles, même si dès 1972 l'arrivée du Royaume Uni avait
introduit les prémices d'une culture du lobbying. Depuis dix
ans, l'influence de la France s'est considérablement estompée
et c'est maintenant cette culture communautaire originale de
l'Europe des quinze puis des vingt-cinq qui tend chaque jour
davantage à inspirer dans notre pays les échanges entre le monde
économique et le monde politico administratif.
Selon le rapport du député socialiste français Jacques Floch
paru en mai 2004, Bruxelles accueille sur quatre kilomètres
carrés : 10 000 lobbyistes, 700 associations professionnelles
et 400 groupes d'intérêts. A Paris, l'Association française
des conseils en lobbying reçoit chaque année de nouvelles demandes
d'adhésion et répond aux questions toujours plus nombreuses
de jeunes diplômes intéressés par cette voie. Cette tendance
est confirmée par la création de troisièmes cycles dans les
universités et les grandes écoles qui incluent un module de
méthodologie du lobbying. Face à cette évolution, dès 1991,
l'Association française des conseils en lobbying a élaboré pour
ses membres une charte déontologique, étant convaincue qu'à
moyen terme, à l'exemple des pays anglo-saxons et des institutions
communautaires, le lobbying en France serait officiellement
reconnu et devrait être régulé.