Politique industrielle : l'offensive du
Gouvernement
La politique industrielle est à l'honneur de la rentrée gouvernementale.
Le 30 août dernier, le Chef de l'Etat accompagné de Dominique
de Villepin et de cinq autres ministres s'est rendu dans la
Marne, pour lancer à Reims l'agence de l'innovation industrielle.
Pôles de compétitivité, agence de l'innovation industrielle,
patriotisme économique, sans nul doute, l'industrie française
a la cote auprès du gouvernement de Dominique de Villepin.
"Nous sommes aujourd'hui à un moment décisif. Toutes les
conditions sont réunies pour que la France passe résolument
à l'offensive" a déclaré le Chef de l'Etat le 30 août dernier
au lancement de l'agence de l'innovation industrielle.
Sur le terrain de la politique industrielle, Jacques Chirac
est aujourd'hui formel, ce n'est pas à l'Etat de décider à la
place des industriels car "il ne s'agit évidemment pas de
renouer avec des méthodes et des pratiques d'un autre temps.
Le colbertisme industriel a eu sa valeur, mais il a vécu. Le
repli hexagonal aussi".
Cela suppose que soit mis en oeuvre selon le Président de la
République, "un petit nombre de programmes mobilisateurs,
d'une taille substantielle, et concentrés sur quelques technologies-clés,
(…) une mise en réseau de tous les acteurs, PME et laboratoires,
autour des grandes entreprises (…) une dimension européenne,
sans laquelle toute grande ambition industrielle serait vaine".
"En France, l'idée de patriotisme économique est hélas trop
souvent confondue avec le protectionnisme. C'est une erreur"
regrette Patrick Ollier, député-maire de Rueil-Malmaison
et président de la commission des affaires économiques de l'Assemblée
nationale, dans une tribune du Figaro où il demande au gouvernement
de développer l'actionnariat -salarié et de réfléchir sur la
création de "fonds de pension français".
Le patriotisme économique a été mis sur le devant de la scène
médiatique par le Premier Ministre, quand circulait au coeur
de l'été une rumeur d'OPA hostile sur le groupe Danone. Si l'agroalimentaire
fut un motif suffisant pour brandir l'étendard du patriotisme
économique face à la rumeur d'une OPA, il ne fait pourtant pas
partie des secteurs dits stratégiques que le gouvernement a
récemment décidé de protéger.
En effet, François Loos, ministre délégué à l'industrie
annonçait ce même 30 août la publication d'un décret visant
à protéger des offres publiques d'achat étrangères dix secteurs
stratégiques de l'industrie française. En première ligne, des
secteurs liés à la défense et à la sécurité tels que les biotechnologies,
la production d'antidotes, le matériel d'interception et de
communications, la sécurité des systèmes informatiques, les
technologies duales (utilisées pour des applications civiles
et militaires), la cryptologie, les marchés secret défense,
l'armement, la sécurité mais aussi les casinos au nom du blanchiment
d'argent. Un décret qui est dans la continuité du rapport alarmant
de Bernard Carayon, député du Tarn, publié en août 2003
sous le titre "Intelligence économique, compétitivité et
cohésion sociale" et au même moment que la transposition
d'une directive européenne sur les OPA du 21 avril 2004 permettant
de s'inspirer du droit de l'agresseur pour se protéger. Le Conseil
européen de Lisbonne (mars 2000) l'a par ailleurs placée parmi
les principales priorités pour l'intégration des marchés européens
financiers d'ici à 2005. Mais depuis janvier, les groupes français
n'ont pas attendu les injonctions gouvernementales pour monter
à l'offensive : Pernod Ricard a acquis le groupe britannique
Allied Domecq pour 10,7 milliards d'euros, France Télécom, s'est
emparé du groupe de télécommunications espagnol Amena, et Suez
prend le contrôle de la totalité de l'électricien belge Electrabel.
Aussi les entreprises du CAC 40 ont annoncé avoir réalisé pour
plus de 40 milliards d'euros de rachats et l'année 2005 s'est
annoncée être la plus dynamique depuis 2000, selon une étude
récente du cabinet Dealogic. "En France, l'entreprise ne
suscite des élans de tendresse qu'à deux moments de sa vie :
quand elle meurt ou quand elle va être rachetée par un étranger",
déclarait Denis Kessler, à l'Université d'été du Medef.
Face à ce grand consensus national sur la défense de la politique
industrielle, certains chefs d'entreprise se montrent donc,
eux, plus sceptiques quant aux déclarations des hommes politiques.
Agence de l'innovation industrielle
La mobilisation du gouvernement autour de l'innovation s'articule
autour d'une relance de la recherche fondamentale et de la politique
industrielle. Chacune bénéficiera d'une agence de financement.
Agence nationale de la recherche, pour les projets de science
dure (supercalculateurs, stockage du CO2, biodiversité, nanosciences)
et Agence de l'innovation industrielle (AII) pour les projets
scientifiques appliqués à l'industrie. C'est à Reims, le 30
août dernier que le Chef de l'Etat a lancé cette agence créée
sur les préconisations de Jean-Louis Beffa, PDG de Saint-Gobain.
Placée sous la tutelle du ministre de l'Economie et du ministre
délégué à l'Industrie, elle sera dotée d'ici la fin de l'année
2005 de 1 milliard d'euros. Sa mission : susciter, "dans
le cadre d'un cofinancement avec des industriels et dans le
respect de la réglementation européenne, de grands programmes
industriels de recherche et développement, porteurs d'activités
et d'emplois". Le conseil de surveillance de l'agence sera
présidé par Jean-Louis Beffa et la présidence du directoire
reviendra à Robert Havas, ancien membre de la direction
de Thomson,. Au total, l'AII devrait soutenir une douzaine de
projets d'ici à la fin de l'année : quatre projets franco-allemands
concernant les réseaux multimédias du futur, le traitement automatique
des contenus images et sons, l'imagerie moléculaire à très hauts
champs et la biophotonique. Au rang des grands chantiers industriels,
figure aussi le programme franco-allemand Quaero, un moteur
de recherche multimédia dont le développement sera réalisé conjointement
par des réseaux de recherche publics et d'acteurs industriels,
dont Thomson, France Télécom et Deutsche Telekom.
Le patriotisme économique hors des frontières
Après les remous de l'"Affaire Danone", le Premier ministre,
Dominique de Villepin, a déclaré, en juillet dernier,
vouloir "rassembler toutes les énergies autour d'un véritable
patriotisme économique". "Je trouve cela bien, nous avons cela
aussi aux Etats-Unis" avait réagi, Craig Stapleton, nouvel
ambassadeur américain en France. Derrière des systèmes d'aides,
barrières commerciales ou autres arsenaux législatifs ad hoc,
le patriotisme économique n'est pas une exception française.
Etats-Unis, Chine, Italie, Allemagne, tous limitent la liberté
d'entreprendre là où l'intérêt national semble l'exiger. Début
août, le groupe pétrolier public chinois China National Offshore
Oil Company (Cnooc), avait déclenché dans la classe politique
américaine de vives réactions à cause de son offre de 18,4 milliards
de dollars (15 milliards d'euros) sur Unocal, septième compagnie
pétrolière américaine. Aussitôt, le Sénat et la Chambre des
Représentants ont bloqué ce rachat. Leurs armes : un ajout de
dernière minute à la loi de l'énergie. En effet, le Sénat a
ajouté à cette loi un moratoire de quatre mois permettant au
Congrès d'étudier la politique énergétique chinoise avant que
se poursuive l'offre de Cnooc. De son côté la Chambre des Représentants
a adopté par 398 voix pour et 15 contre une résolution affirmant
que la transaction menaçait la sécurité nationale. Si cette
affaire a pris une telle ampleur outre-atlantique c'est qu'elle
touchait au secteur sensible et stratégique de l'énergie. Peu
de temps après, les autorités de Pékin ont infligé au sidérurgiste
européen Arcelor le même traitement en lui interdisant de prendre
le contrôle de son homologue chinois Laiwu au motif qu'il mettait
en péril la sécurité nationale chinoise.