Le débat sur les délocalisations
: Etat des lieux
Par Charles-Albert Michalet, Université Paris-Dauphine,
Cercle des Economistes
Le phénomène des délocalisations a ouvert un débat passionné
l'an passé. L'apparition de cette nouvelle grande peur industrielle
ne signifie évidemment pas que le phénomène n'existait pas auparavant.
Il est indéniable qu'il est sur une tendance ascendante. Néanmoins,
il a été amplifié par les prises de position des leaders politiques
car il a été considéré un peu rapidement comme une cause majeure
du chômage. Aujourd'hui, il est nécessaire de revenir à la réalité
par une appréciation plus précise de son impact et, aussi, par
une définition plus stricte.
La grande peur
Les délocalisations ont secoué l'opinion publique en France,
mobilisant les hommes politiques - jusques aux plus hautes instances
-les journalistes et les commentateurs. Un projet de loi a été
déposé contre les délocalisations (1) tandis que le Sénateur
Arthuis reprenait son bâton de pèlerin pour en dénoncer les
effets néfastes (2). Dès cette époque, Laurent Fabius prenait
appui sur l'émotion provoquée par certaines opérations de délocalisations
pour affirmer son nouvel ancrage politique. Il faut s'empresser
d'ajouter que cette grande peur ne constitue pas une exception
française. Aux Etats-Unis, elle a occupé une place non négligeable
dans la campagne pour l'élection présidentielle. Devenu Président,
George W. Bush a tiré les oreilles de son conseiller économique
pour avoir eu l'imprudence de déclarer que les délocalisations
avaient un aspect positif -- celui d'abaisser le prix de certains
biens pour les consommateurs. De son coté, le Chancelier allemand
tançait le Président des Chambre de Commerce pour avoir encouragé
les entrepreneurs allemands à aller investir à l'Est de l'Europe.
En bref, il semble possible de dire que l'opinion publique dans
les pays de l'OCDE qui sont aussi ceux dont originaires les
firmes qui délocalisent, est hostile à ce mouvement car est
rendu responsable du chômage et de la désindustrialisation.
L'appartenance politique ne compte pas. Les libéraux partisans
de la compétitivité et de la mondialisation se trouvent cote
à cote avec les alter mondialistes et les anciens tiers-mondistes
pour s'alarmer ensemble des effets du déplacement de certaines
activités vers le Sud ou vers l'Est. Cette confusion reflète,
à la fois, un manque d'informations concrètes sur le phénomène
et, aussi, une absence de définition rigoureuse.
Le retour au réel
L'année 2005 a été marquée par la publication d'un certain nombre
d'évaluations chiffrées de l'impact des délocalisations sur
l'emploi. Pour l'Europe, il a été montré que les délocalisations
étaient responsables de 5% au maximum des suppressions d'emplois
; le chiffre est de 4% pour la France. Pour l'Allemagne, une
étude a montré qu'entre 1990 et 2001, les déplacements d'activités
vers les PECO avaient entraîné la perte de 90 000 emplois, soit
0,3% de l'emploi total. Il est à noter que, simultanément, les
firmes allemandes ont créé 460 000 emplois dans cette région.
Un nombre limité de secteurs industriels sont concerné par les
délocalisations : le textile-habillement, l'automobile, l'électroménager,
la mécanique… Autant d'activités qui ont atteint en Europe comme
aux Etats- Unis le stade de l'obsolescence dans le cycle de
vie des produits. En revanche, l'externalisation croissante
des services est plus inquiétante. Entre autres, quand elle
touche les opérations de " back office " des banques, ou la
gestion financière ou de la comptabilité des firmes ; plus gravement,
quand elle s'étend aux centres de R-D ou, à tout le moins, à
la réalisation de certains projets de recherche fondamentale
ou appliquée. Désormais, le travail qualifié qui ne semblait
pas menacé jusqu'alors dans les pays du Nord est en passe de
se déplacer vers certains pays émergents. Cependant, il y a
encore actuellement très peu de pays hors de l'Etat du Bangalore
en Inde qui offrent une attractivité suffisante pour ce type
d'activité mais le risque est potentiellement très élevé d'une
accélération dans le futur.
Une définition stricte
Les délocalisations sont encore un facteur mineur du chômage
qui frappe lourdement la main d'oeuvre peu qualifiée de certains
pays de l'Union européenne. Ce constat statistique ne signifie
évidemment pas qu'il faille oublier ceux et celles qui sont
touchés par les fermetures d'usines. Mais est-il sûr que ces
dernières correspondent à chaque fois à une opération de délocalisation
? Pour répondre à cette question, il faut avoir une définition
stricte de ce dont on parle. La délocalisation qui fait peur,
celle qui menace l'emploi, répond à la séquence suivante. Premier
temps, une entreprise du pays A décide d'aller produire sur
place dans le pays B les biens ou services que, souvent, elle
exportait auparavant. Deuxième temps, ces biens et services
sont désormais importés par le pays A en provenance du pays
B. Troisième étape, fermeture des unités de production dans
le pays A qui fournissaient les biens et services concernés.
Ce processus ne doit pas être confondu, comme c'est souvent
le cas, avec la croissance des importations en provenance des
pays émergents ou des PECOs car cette évolution relève d'un
mouvement plus général lié à la dynamique globalisante de la
mondialisation (3). Il ne doit pas être confondu non plus avec
les flux d'investissement direct que les firmes effectuent,
dans la majorité des cas, pour fournir le marché d'implantation
ou pour prendre le contrôle d'un concurrent. Du point de vue
de la stratégie des firmes, les délocalisations au sens strict
visent deux objectifs. En premier lieu, renforcer la compétitivité
face à l'exacerbation de la concurrence qui s'étend désormais
non seulement aux pays de ce qu'on appelait il n'y a pas très
longtemps la "triade" (Amérique du Nord, Europe, Japon) mais
aussi à un nombre croissant d'entreprises originaires des économies
émergentes d'Asie d'abord, avec la Chine et l'Inde en tête,
mais aussi d'Amérique Latine. En second lieu , améliore le RoE
(4) en réduisant la valeur du dénominateur. Dans cette double
optique, les fusions-acquisitions intra européennes mais surtout
transatlantique sont suivies d'opérations de restructuration
des portefeuilles multinationaux d'activités. Les actions de
rationalisation se traduisent souvent par des fermetures d'usines
et donc par des délocalisations induites. Les délocalisations
vers les PECOs d'une part, et vers la rive sud de la Méditerranée
de l'autre, ont un statut différent. Dans le cas des firmes
européennes, elles visent à réduire les coûts unitaires. Dans
la mesure où les délocalisations sont intra Union européenne,
elles sont assimilables aux politiques de décentralisation menées
en France à partir des années soixante sous l'égide de la DATAR
au profit des régions moins développées, celles qui se trouvaient
dans le "désert français". Les délocalisations dans l'espace
EuroMed sont différentes dans la mesure où elles ne touchent
pas comme les précédentes la totalité de la chaîne de valeur.
Elles concernent seulement certaines séquences de cette dernière
qui sont externalisées par les firmes. En fin de compte, pour
s'en tenir aux firmes européennes et, singulièrement, aux firmes
françaises, la question centrale est de savoir ce qui se passerait
dans l'hypothèse où les délocalisations devenaient impossibles
mais sans fermeture des économies. Dans la majorité des cas,
il est probable que le mot faillite se substituerait à celui
de délocalisation. Les conséquences sociales seraient certainement
plus douloureuses et, aussi, irrévocables. En effet, il ne faut
pas oublier que le phénomène de délocalisation se situe dans
une phase de transition du capitalisme mondial. Dans cette perspective,
il n'est pas écrit à l'avance que l'économie européenne - si
elle parvenait à se constituer comme bloc économiquement intégré
- doive disparaître inévitablement de la géographie économique
mondiale.
1 M. Grémetz, Projet de loi proposant des mesures d'urgence
pour lutter contre les délocalisations (Assemblée Nationale,
Mars 2004)
2 J. Arthuis,Une tendance lourde : les délocalisations (Futuribles,
Sept. 2003)
3 C-A Michalet, Qu'est-ce que la mondialisation ? (La Découverte
Poche, 2004)
4 Return on Equity
Repères bibliographiques
o DARES, Enquête auprès des entreprises sur les déterminants
microéconomiques des délocalisations récentes et à venir (Ministère
de l'Emploi…Janv. 2005)
o Documentation Française, Regards sur l'actualité : La France
face aux délocalisations (Juin-Juillet 2005)
o L. Fontagné : Faut-il avoir peur des délocalisations ? (En
Temps Réel, les Cahiers, n°21, Avril 2005)
o L. Fontagné & J-H Lorenzi, Désindustrialisation, délocalisations
(Rapport pour le CEA n°55, La Documentation Française, 2005)
o J-L Levet, Localisation des entreprises et rôle de l'Etat
: une contribution au débat (CGP, Les Cahiers, n°2, Avril 2005)
o C-A Michalet : L'impact en Europe des délocalisations vers
les pays méditerranéens (AFII/Anima, n°8, Janvier 2005)