L'"hybris" à peine voilée de Dominique de Villepin
s'accordant modestement 100 jours d'inspiration napoléonienne
pour convaincre n'a pas échappé aux commentaires anglais. Un
article de Frank Johnson publié le 8 juin dans le Daily
Telegraph, et intitulé "Who is now running France ? A would-be
Napoleon, of course" ("Qui dirige la France maintenant ?
Un Napoléon en puissance, évidemment"), analyse les dessous
de cette ambitieuse analogie et l'idéologie qui la sous-tend.
Le journaliste anglais s'étonne que le nouveau Premier Ministre
soit le seul "homme politique français à s'identifier à Napoléon
depuis 150 ans". Au contraire de son livre publié il y a
trois ans sous le titre Les Cent-Jours, les hommes politiques
français, de droite comme de gauche, n'ont guère eu l'habitude
de flatter l'ego du grand homme. La libérale Madame de Staël,
sa contemporaine, dénonçait son orgueil, son machiavélisme et
la guerre qu'il propagea dans toute l'Europe. Les conservateurs
désapprouvaient son couronnement synonyme de sacrifice de la
monarchie des Bourbon. La gauche socialiste du 19ème siècle
critiquait la tentation dictatoriale à laquelle l'homme avait
cédé. Charles de Gaulle confiait un jugement réservé.
Mais Villepin sait ne pas rester prosaïquement dans le
réel englué. Frank Johnson cite la description faite
par l'auteur des cent jours. Une "épopée", la confrontation
des "idées et des doctrines", "les passions", "le laboratoire
de la comédie humaine où le visage de la France moderne se dessine".
Au mieux, on trouvera Villepin naïvement lyrique, au pire "intolerably
pretentious", dixit Frank Johnson. En reliant Napoléon
à la création de la France moderne, Villepin souligne
la parenté avec la situation actuelle. Le journaliste anglais
lui reproche son aversion pour le modèle anglo-saxon, s'appuyant
sur sa très personnelle interprétation de Waterloo, qui "consacre
la mort de la passion au profit du mercantilisme, cette économie
libérale grandissante qui néglige les fondements humanistes
des racines politiques de la France […] pour promouvoir l'intérêt
personnel". La faconde de Villepin devrait se méfier de
trop de romantisme, qui contient toujours la Chute en son sein.
En un temps de tensions avec le Royaume-Uni sur la PAC et le
chèque de ristourne, il eût été bon de ne pas en rajouter sur
les inimitiés héréditaires. A moins de vouloir imiter son héros
jusqu'à la fin.