Référendum historique
Des 10 référendums organisés sous la Vème République, les Français
ont pour la première fois dit non. Massivement non … à 54,67%.
Le soir du 29 mai, avant la révélation tardive des résultats,
la première surprise de ce référendum aura été le taux de participation.
70,5%, un taux que l'on n'avait pas vu depuis les présidentielles
de 2002 (71,6 %), quand les élections européennes pâtissent
en général d'une abstention aigue d'environ 50%. L'un des records
d'abstention (57,2%) avait été atteint en juin 2004 pour la
première élection parlementaire européenne post-élargissement.
Des mois de débats passionnés plus tard, après une pluie de
sondages et de fractures multiples dans les partis gouvernementaux,
les Français se sont déplacés en masse pour ce vote européen,
démentant la traditionnelle litanie d'un électorat désintéressé
de la vie politique.
Un non massif
Si la campagne a vu "des" non multiples venus de l'ensemble
de l'échiquier politique, "le" non massif au projet de
constitution formulé par 54,67% des Français est une réponse
sans équivoque. Une réponse qui fait bloc, à tel point que l'on
imagine difficilement les responsables européens obliger le
peuple français à voter une seconde fois le traité.
Un non qui s'explique en quelques idées fortes. La situation
économique est prépondérante : l'enquête Ipsos réalisée à la
sortie des urnes révèle que les électeurs du non se sont prononcés
à 52% avant tout parce qu'ils sont "mécontents de la situation
économique et sociale actuelle en France". A 40 % parce
que "la constitution est trop libérale sur le plan économique".
A 39% parce que "cela permettra de renégocier une meilleure
constitution", à 35% pour s'opposer à l'entrée de la Turquie.
Le non est donc bien adressé à l'Europe. Mais il vise aussi
Jacques Chirac et son Premier ministre, qui n'ont su empêcher
le chômage d'atteindre les 10,2%. Les partisans du oui ont exprimé
des motivations dont la première est de renforcer "le poids
de l'Europe par rapport aux Etats-Unis et à la Chine" (64%),
la seconde étant d'"assurer le fonctionnement de l'Europe à
25" (44 %). Viennent ensuite deux raisons par défaut : "une
victoire du Non affaiblirait le poids de la France en Europe"
(43%), et "une victoire du Non remettrait en question la
poursuite de la construction européenne" (34%).
Qui sont les électeurs ?
Le non est celui de l'électorat des partis extrêmes, à quoi
s'ajoute l'essentiel numérique du non, près de 56% de l'électorat
socialiste. Les électeurs de l'UMP et de l'UDF ont voté à 80%
pour le oui. Le non est transversal : en sa faveur, 80% des
ouvriers, 65% des professions libérales et des cadres supérieurs,
70% des agriculteurs. Les grandes villes, à l'exception de Marseille,
ont en général voté pour le oui. Etonnamment, la génération
européenne, les moins de 35 ans, ont voté à 55% contre le traité.
Dans cette Europe du traité constitutionnel, les jeunes ne se
voyaient pas d'avenir.
Le divorce entre élus-électeurs
Le dimanche 29 mai, les élites au sens large ont reçu un camouflet.
Elites politiques ou élites médiatiques, partis gouvernementaux
comme journalistes, artistes ou intellectuels tous ont été désavoués
par le vote des Français. Plus encore, le non vise directement
le président Jacques Chirac et le chef du gouvernement
Jean-Pierre Raffarin qui ressortent affaiblis. Le non
du 29 mai s'adresse aussi aux chefs de partis gouvernementaux
comme François Hollande, Nicolas Sarkozy ou François
Bayrou. Non à leurs parlementaires nationaux qui auraient
ratifié le texte à plus de 90%, et européens qui l'avaient ratifié
à 70%. L'ampleur de ce non consacre une crise historique de
la représentation française.
L'avenir
Le 30 mai au matin, les "élites" du oui ont la gueule
de bois. Elles prédisent un avenir obscurci à la France et à
l'Europe. Les tenants du non considèrent que l'Union a toujours
avancé par crises successives, et qu'une autre Europe, plus
conforme aux voeux des Français naîtra de ce 29 mai. Et plus
la France n'est plus seule. Les Pays-Bas ont à leur tour dit
non au Traité constitutionnel. Un vote massif et sans équivoque.
La question qui se pose alors est de savoir si l'on doit poursuivre
la ratification d'un texte rejeté. Royaume-Uni et Pologne s'interrogent.
En France, le nouveau gouvernement devra répondre aux aspirations
des Français. Le tandem Villepin-Sarkozy aura fort à
faire face aux revendications des Français. Aux uns et aux autres,
il leur faudra éviter de croire au non-sens mais savoir écouter
le sens du non.