Une industrie du médicament compétitive
est un atout pour le système de santé
Par Michel Didier, Professeur au Conservatoire National des
Arts et Métiers, Membre du Cercle des économistes
La réforme de l'assurance maladie se met en place et pour l'instant
l'inflexion observée des dépenses est encourageante. Il est
intéressant de replacer dans cette perspective les enjeux industriels
du médicament.
La demande mondiale de médicaments s'accroît deux fois plus
vite que le PIB mondial et le PIB mondial augmente deux fois
plus vite que le PIB français. Le marché mondial du médicament
augmente ainsi quatre fois plus vite que notre production nationale
et les prévisions suggèrent que ces tendances vont se maintenir
dans les décennies à venir.
Dans un marché mondial en expansion, disposer d'une offre compétitive
de médicaments constitue un facteur favorable pour la croissance
économique globale, pour l'emploi national mais aussi pour notre
système de santé. Rappelons d'abord que l'industrie du médicament
représente en France quelque 100 000 salariés et qu'elle est
créatrice d'emploi. Le bilan de nos échanges extérieurs est
positif pour notre territoire puisque nos exportations dépassent
nos importations d'environ 3 milliards et demi d'euros, soit
l'équivalent de 10 à 15 000 emplois. Pourtant, il faut être
plus que jamais vigilant. L'industrie mondiale du médicament
est en plein bouleversement. Elle est en effet confrontée à
deux défis susceptibles de changer profondément la carte mondiale
de la production des médicaments. De nouveaux modèles industriels
apparaissent et il faut s'y préparer. Ils concernent la production,
l'innovation, la compétition et la régulation.
Les modèles de production changent
L'industrie du médicament est caractérisée depuis longtemps
par un processus de production particulièrement long, plus de
vingt ans entre la recherche de nouvelles molécules et leur
mise sur le marché.
Cette "fonction de production" à longue portée nécessite un
effort de recherche très soutenu pour alimenter en permanence
le "pipeline" des nouveaux médicaments. Elle implique aussi
de très gros investissements pour la création de nouvelles molécules
donnant lieu à un médicament de masse (les "blockbusters", médicaments
qui réaliseront un chiffre d'affaires supérieur à un milliard
de dollars). Ces caractéristiques de la fonction de production
et de la fonction de coût conduisent à une concentration du
secteur et à des restructurations permanentes.
Comme le fait observer Claude Le Pen, l'un des meilleurs
économistes actuels de l'industrie pharmaceutique, "aucun
des plus importants acteurs du marché français n'existait il
y a dix ans sous sa forme actuelle". Et cette observation
peut être largement transposée à l'industrie de beaucoup d'autres
pays.
Un changement du paradigme de l'innovation
Le deuxième point important est que la fonction de production
du médicament évolue rapidement avec le progrès technique. Un
changement du modèle économique de l'innovation pharmaceutique
est en cours avec le rôle croissant des biotechnologies comme
outils de conception et de réalisation des médicaments. Le modèle
économique des entreprises de biotechnologie est assez différent
du modèle traditionnel des entreprises de la Big Pharma dans
la mesure où il ne repose pas sur l'exploitation de produits
de masse mais plutôt sur des zones thérapeutiques plus limitées
et spécialisées. Le secteur pharmaceutique évolue ainsi vers
une organisation nouvelle faite d'accords entre les grandes
entreprises à vocation de production de masse et des entreprises
à vocation plus spécialisée dont la stratégie est moins fondée
sur la diminution des coûts de production et plus sur l'adéquation
à un type de besoin thérapeutique ou à un transfert d'innovation.
Mais les biotechnologies, c'est beaucoup de recherche et sur
ce terrain, la France est de plus en plus distancée par les
Etats-Unis et même le Royaume-Uni.
Un nouveau modèle de la compétition mondiale
Au cours des quinze dernières années, il y a eu des gagnants
et il y a eu des perdants dans la répartition du marché mondial
du médicament. Les Etats-Unis ont gagné 5 points du marché mondial.
L'Irlande et la Suisse en ont gagné chacune autant. La France
a perdu environ 2 points, l'Allemagne et le Japon un peu plus.
Le fort développement de la demande mondiale de médicament ne
bénéficie pas à tous les pays producteurs de la même façon,
et nous sommes entrés en territoire négatif.
Pour comprendre ces évolutions, il faut rappeler que la chaîne
de production du médicament comporte plusieurs maillons : la
découverte du médicament, son développement, la production du
principe actif qui soigne, le conditionnement du médicament,
enfin la mise en distribution du médicament et sa commercialisation.
Les groupes mondialisés tendent à développer chacun de ces segments
dans les territoires où les conditions seront les plus avantageuses.
Cela veut dire que chaque maillon peut être conduit à se localiser
là où les conditions sont les meilleures pour lui (par exemple
aux Etats-Unis pour la recherche, en Inde pour la fabrication
finale). Cette tendance n'est pas spécifique à l'industrie du
médicament, c'est une tendance générale dans le mouvement de
mondialisation, mais elle est nouvelle dans l'industrie du médicament
et elle peut modifier assez fortement la carte de la production
pharmaceutique mondiale, donc de l'emploi. Disons pour simplifier
que les premiers maillons (recherche et développement) relèvent
plutôt d'avantages concurrentiels par l'innovation et la différenciation
et que les derniers maillons (production finale et conditionnement)
sont plutôt sensibles aux avantages concurrentiels par les coûts
(fiscalité, coût du travail). Le risque majeur pour nous est
de perdre sur les deux tableaux. Perdre au profit des nouveaux
pays parce que nos coûts sont trop élevés, et perdre au profit
des Etats-Unis parce que nous ne faisons pas assez de recherche.
La régulation
L'Etat est partout dans l'industrie du médicament, au niveau
de la fixation des prix, des remboursements sociaux, des normes
de fabrication, de la publicité, de la mise sur le marché, etc…
Compte tenu de la nature de cette industrie, c'est une situation
normale, mais qui lui confère des responsabilités.
La France cherche depuis longtemps à combiner un certain contrôle
des prix et une forme de contrôle des quantités. La forme de
cette régulation peut être essentielle pour l'intensité et la
localisation de la recherche, de l'innovation, de la production
et donc de l'emploi sur le territoire.
L'Etat a aussi un rôle majeur dès l'étape de la recherche des
molécules nouvelles. La qualité du maillage d'expertises et
de compétences est primordiale, ce qui suppose une proximité
de la recherche publique avec les industriels. L'Etat joue aussi
un rôle dans la phase de développement et de la réalisation
des essais cliniques. Les paramètres d'efficacité sont à ce
stade la rapidité, la facilité et le coût des expérimentations
cliniques. Cela suppose que les structures hospitalières soient
sensibles et ouvertes à ces essais et incitées à les mener.
Sur ce point, l'existence d'une industrie locale forte sert
aussi l'intérêt du système de santé car les essais cliniques
permettent d'intégrer les nouveaux médicaments très en amont.
Dans la phase de production du principe actif, la fabrication
demande d'importants investissements. Il s'agit là d'un maillon
fortement capitalistique, créateur de valeur, dont la localisation
dépend assez largement du prélèvement fiscal sur les bénéfices.
Par exemple l'émergence de l'Irlande dans l'industrie du médicament
en moins de dix ans tient notamment à une faible imposition
des bénéfices. Or, notre imposition des bénéfices est en haut
de l'échelle en Europe.
Pour la production finale (galénique) et le conditionnement
des médicaments, qui sont des activités intensives en main d'oeuvre,
les coûts de la main d'oeuvre sont largement déterminants. Les
délocalisations ne seront pas réservées aux secteurs traditionnels.
La politique économique devra donc prendre en compte et s'efforcer
de concilier plusieurs objectifs sociaux aussi légitimes les
uns que les autres : un objectif d'équilibre des comptes sociaux
et de limitation des prélèvements collectifs, un objectif de
haut niveau de soins et d'innovation dans le domaine du médicament,
enfin un objectif de maintien et de développement de l'emploi
industriel.
Ces objectifs ne sont pas incompatibles, bien au contraire.
Une industrie nationale du médicament compétitive, c'est-à-dire
qui innove et qui fait jouer les économies d'échelle pour diminuer
les coûts en étant largement présente sur le marché mondial,
est probablement le meilleur moyen de concilier des prix de
revient limités, un haut niveau de soins et un niveau d'emploi
élevé sur notre territoire.