L'Union européenne file un mauvais
coton... chinois
En visite officielle à Shanghai et Pékin fin avril, Jean
Pierre Raffarin n'a pas manqué d'aborder le "dossier textile"
qui froisse les relations économiques sino-européennes.
Il y a quatre mois encore, l'importation des tissus et vêtements
chinois était encadrée par les quotas stricts de l'Accord Multifibre
conclu dans le cadre de l'OMC. La levée de ces barrières quantitatives
le 1er janvier 2005 perturbe la trame des échanges mondiaux
de textile. En 2003, avant même la levée des quotas, la Chine
représentait déjà 17% du marché mondial du textile et de la
confection : l'OMC estime que sa part de marché dépassera les
50% d'ici 2008…
Des prévisions qui se concrétisent déjà aux Etats-Unis : au
1er trimestre 2005, les importations chinoises de blouses, chemises,
pantalons et autres sous-vêtements ont enregistré une hausse
de 300% à 1 500% suivant les catégories de produits. Selon la
coalition des producteurs américains, 7 600 emplois ont disparu
rien que sur le mois de mars 2005… Les industries textiles de
l'Union européenne peuvent aussi avoir de sérieuse craintes
face à la déferlante des produits chinois à bas prix. En trois
mois, les importations de tailleurs féminins ont doublé, celles
de pull-over triplé, quand les bas, collants et chaussettes
entrent sur le territoire en quantités 60 fois supérieures à
celles relevées sur la même période en 2004 : de quoi tirer
la sonnette d'alarme... Ces préoccupations se retrouvent au
niveau national : l'afflux d'étoffes de lin, pour ne citer qu'un
exemple, a augmenté de 1 200 % depuis janvier dernier… Le Ministre
de l'Industrie Patrick Devedjian estime que l'industrie
textile française, qui perdait déjà 10% d'emploi par an avant
la fin des quotas, pourrait être grevée cette année de 7 000
emplois supplémentaires. Même inquiétude pour le Président de
la Fédération Nationale de l'Habillement, Charles Melcer
: "Quand il y avait des garde-fous, on perdait 24 000 à 25
000 emplois par an. Avec la suppression des quotas, les fabricants
français de vêtements vont être pulvérisés au cours des deux
prochaines années".
Le protocole d'accession de la Chine à l'OMC a pourtant prévu
la possibilité de mettre en œuvre des mécanismes de protection
en prévision de la rupture des digues contenant cette production
annuelle de 400 milliards de dollars.
Les pays membres de l'OMC peuvent actionner une "clause de
sauvegarde" pour amortir le choc : les Etats-Unis et la
Turquie ont déjà adopté ce système provisoire, limité jusqu'à
2008, qui permet de maintenir l'augmentation des importations
chinoises en dessous de 10%, dès que leur part de marché dépasse
les 35%. L'Europe tarde en revanche à mettre en oeuvre ces mesures
de sauvegarde. Cherchant d'abord à ménager Pékin, qui s'est
d'ores et déjà déclarée "vigoureusement opposée" aux
mesures, l'Union voit aussi sa marge de manœuvre mitée par les
divergences de positions entre Etats membres. Si la France,
l'Italie, l'Espagne ou la République Tchèque pressent la Commission,
d'autres comme la Suède s'émeuvent moins de la situation, redoutant
l'impact qu'auraient de telles restrictions sur leurs détaillants.
Le Commissaire européen au Commerce Peter Mandelson conditionne
donc l'adoption des mécanismes de sauvegarde aux résultats d'une
enquête qui devra établir de façon fiable les distorsions commerciales
arguées par les producteurs européens, tout en considérant l'impact
positif de la nouvelle donne sur les consommateurs. Si l'augmentation
de textiles chinois vers l'Europe est avérée entre 10 et 100%
selon les produits par rapport aux niveaux de 2004, et suivant
l'issue des consultations informelles menées avec l'Empire du
Milieu, la Commission envisagera l'instauration de mesures de
protection formelle.
Quoi qu'il en soit, ce système de protection temporaire ne pourra
contenir l'hémorragie de textiles chinois qu'à court terme.
Au-delà de la seule "clause de sauvegarde", l'industrie
européenne doit définir d'ores et déjà une stratégie de fond
pour assurer sa compétitivité. La modernisation et donc la viabilité
du secteur dépendent aujourd'hui de restructurations et de concertations
plurilatérales stratégiques : prévoir la mobilisation de fonds
structurels européens pour la recherche-développement, la formation
professionnelle ou le règlement de crises ponctuelles, affiner
les outils de lutte contre le piratage et la contrefaçon, tisser
bien sûr une coopération renforcée avec la Chine, mais aussi
encourager la conclusion d'accords euro-méditerranée et la négociation
au sein de l'OMC d'abattement des obstacles tarifaires aux importations
européennes dans les pays tiers… Autant de mesures sans lesquelles
l'industrie textile européenne n'a pas fini d'en découdre avec
la maille chinoise.