La mondialisation, ce sont -aussi- de nouvelles règles du jeu
internationales qui se mettent en place dans tous les domaines,
techniques bien sûr, mais aussi financières, environnementales,
éthiques… Cette élaboration s'effectue sous influence "anglo-saxonne",
tout spécialement américaine. Nulle critique à cela. Les Etats-Unis
ont systématiquement et professionnellement travaillé le terrain
et commencent à en recueillir les fruits.
Le terrain, ce sont d'abord les institutions internationales
"classiques", qui préparent des textes ou conventions acceptés
ou signés par les États. Mais c'est aussi tout le champ de la
Soft Law, c'est-à-dire des règles non contraignantes en droit
positif mais néanmoins obligatoires. Celles-ci peuvent être
fabriquées par des organismes internationaux, comme les principes
directeurs d'appels d'offres de la Banque Mondiale, qui s'appliquent
à tous les États du monde qui bénéficient de ses financements,
les codes de conduite de l'OCDE, les Déclarations du BIT...
mais aussi par des organes purement privés, dont s'inspirent
les autorités en place. Ainsi en est-il par exemple des nouvelles
normes comptables et financières ou des "Rules", contrats ou
règles standards établies par la Chambre de Commerce Internationale,
sans parler des "Meilleures pratiques" publiées par certaines
ONG spécialisées dans l'éthique ou l'environnement. Les Français,
tous secteurs confondus, participent peu à cette effervescence
normative internationale, du moins y font-ils assez peu valoir
leurs vues. Dans la plupart des cas, ces nouvelles normes ou
règles transportent du droit et des coutumes des affaires anglo-saxons
et sont élaborées à partir de lobbying à l'américaine.
L'expression des intérêts privés par des lobbies encore mal
perçue en France
Les organisations internationales publiques comme privées ne
fabriquent pas les régulations ex nihilo. Leurs agents permanents
sont trop peu nombreux et n'ont pas, ce qui est normal, la compétence
technique nécessaire dans tous les domaines. En conséquence,
ils écoutent et même demandent des avis extérieurs, parmi lesquels,
de plus en plus, ceux des entreprises, groupements professionnels,
syndicats, ONG. Il s'agit là de la démarche démocratique en
cours aux Etats-Unis : l'intérêt général est défini par les
élus à partir de l'expression voire de l'affrontement des divers
intérêts privés. Cela est fondamentalement différent de notre
manière française de fonctionner : chez nous, la définition
de l'intérêt général, également confiée aux représentants du
peuple, les élus, est dans la réalité conférée à l'Etat, c'est-à-dire
à ses agents. Ceux-ci sont présumés connaître l'intérêt général.
C'est pour cela qu'en France l'expression des intérêts privés
par des lobbies est encore plutôt mal vue, ou du moins toujours
soupçonnable. En effet, elle vient "faire concurrence" et "pour
des motifs catégoriels" aux détenteurs de l'intérêt général.
Aux Etats-Unis, cette expression d'intérêts privés ne vient
pas "faire concurrence" mais fournir des informations et proposer
des choix. Il est fait confiance au nombre de lobbies divers
et contraires pour finalement équilibrer ces choix.
L'influence, une question de méthode
Nous ne prendrons ici parti ni pour l'une ni pour l'autre conception.
Nous nous contenterons d'observer que c'est l'anglo-saxonne
qui aujourd'hui fait loi dans les institutions internationales,
où se discutent les règles qui nous régiront demain. Cela tient
à l'effort qu'y ont mené depuis des années des Etats-Unis beaucoup
plus multilatéralistes qu'on ne veut le dire, en tout cas parfaitement
au fait des fonctionnements multilatéraux et très habiles à
s'y faire entendre. Leur secret ? Une stratégie multiforme et
en réseau, qui repose sur des missions, des objectifs et des
méthodes. Face à la dispersion des efforts, le concept d'Advocacy,
né au début des années 1990, a consisté à créer un "centre nerveux"
capable de mobiliser l'ensemble des intervenants du commerce
extérieur, agences administratives, entreprises privées, organismes
professionnels, instituts, ONG... pour des actions d'intelligence
et d'influence en amont de la conquête des marchés.
L'influence est une question de méthode. La nécessité est absolue
pour nous Français d'être présents, tous acteurs réunis, dans
ces jeux d'influence internationaux, sous peine de voir ces
mouvements se faire peu à peu sans nous. La clé du succès repose
sur notre capacité à acquérir un mode de pensée et d'action
plus informel, plus transversal, moins cloisonné, plus professionnel.
* Conseillère du commerce extérieur, spécialiste d'intelligence
économique et de relations avec les organismes internationaux
et non gouvernementaux (diplomatie d'entreprise et influence),
ENA 1980. claude@clauderevel.com
Claude Revel vient de publier avec Eric Denécé, directeur du
Centre français de recherche sur le renseignement de "L'autre
guerre des Etats-Unis" aux éditions Laffont.