Auprès de qui et comment agir pour faire une proposition ou
défendre un intérêt ? C'est toute la problématique des nombreuses
professions, sociétés ou institutions qui veulent faire du "lobbying".
Le mot, qui intriguait en France il y a quelques années à peine,
est aujourd'hui presque galvaudé.
"La France est un pays sous-gouverné et sur-administré"
a écrit Jean-François Revel, ce qui explique la masse
de règlements, arrêtés et circulaires qui s'additionnent, d'ordres
de l'administration, aux tonnes de lois et décrets. Dans la
sphère publique, les cabinets des trop nombreux ministres doublonnent
avec les directions des ministères, tout en étant eux-mêmes
chaperonnés par les cabinets du Président de la République et
du Premier Ministre, le tout constituant des effectifs pléthoriques.
Et quand un pays comme la France peut s'offrir 7 Ministres de
l'Économie et des Finances successifs et différents en 7 ans,
on comprend aisément que sous tous les régimes et avec toutes
les alternances, le pouvoir de l'Administration est immense
et permanent.
En face d'un Etat obèse et au sein d'une République complexe,
de multiples acteurs économiques et sociaux essayent, chacun
pour leur compte de faire prendre des décisions ou d'en empêcher
certaines. Au-delà de la revendication et de la contestation,
il y a donc cette forme assez nouvelle d'action qui s'appelle
le lobbying dont l'objet est d'obtenir de la puissance publique
la reconnaissance d'un argument et sa transcription dans un
texte officiel. Le lobbying est un acte stratégique dont la
déclinaison tactique intègre plusieurs étapes et fonctions :
veille, intelligence économique, montage de dossiers, communication,
sélection et prises de contacts, organisation de manifestations,
évaluation d'impacts, etc. Que le lobbyiste professionnel agisse
au sein de son entreprise ou organisation, ou en qualité de
consultant prestataire extérieur, il est un chef d'orchestre
et un fédérateur de compétences.
L'entrepreneur, créateur de valeur
Mais un clivage fait apparaître deux catégories d'intervenants
: les professionnels de l'influence et ceux de la persuasion.
Les premiers viennent souvent du monde de la communication et
des relations publiques, brassent beaucoup de papier, d'études,
de mails, de séminaires. Les seconds, plus rares et plus discrets,
sont plutôt issus du sérail politico-administratif et agissent
beaucoup plus en profondeur, grâce à leur connaissance des procédures,
des structures de décisions, des interlocuteurs, des délais.
Pour les premiers, il s'agit de développer des arguments solides
appuyés par des phénomènes d'opinion. Pour les seconds, l'objectif
est de vraiment faire bouger les lignes, pour qu'un texte soit
entériné, amendé ou retiré selon l'intérêt de leurs mandants.
La profession devra rapidement amalgamer les deux types de professionnels.
Les spécialistes des "affaires publiques" ou "relations institutionnelles"
doivent se convaincre que leur activité professionnelle n'a
pas encore atteint son seuil maximum de rentabilité pour les
intérêts qu'ils servent.
Les professionnels du lobbying peuvent, comme les journalistes,
devenir des "passeurs" entre les entreprises, l'opinion publique
et le monde politico-administratif. Et si tout simplement ils
savaient faire mieux connaître à ce dernier ce Créateur de Valeur
qu'est l'Entrepreneur ? Beaucoup de sujets auraient été mieux
traités dans le passé par la puissance publique si elle avait
été mieux imprégnée de cette notion.
Le lobbying à la française
La République française n'a pas encore vraiment intégré le lobbying
dans son mode de gouvernance. A la différence des directions
de la Commission Européenne qui sollicitent les avis des lobbyistes,
représentants officiels de leurs mandants, notre Administration
se méfie et prend de haut ce qu'elle considère comme "la défense
d'intérêts catégoriels". Elle ne se gêne pas non plus pour retarder
la transposition des directives européennes. Quant aux élus
nationaux, ils vivent dans l'obsession des seuls sujets relatifs
à leur future réélection. Ce sont, la plupart, des super conseillers
généraux au lieu d'être de vrais législateurs comme les congressmen
américains. Les ministres, conscients de la précarité du job,
passent aussi beaucoup de temps à soigner dans leur "douar"
leur électorat local. C'est ce qui explique en grande partie
que le lobbying à la française est plus fait d'influence que
de persuasion, cette dernière requérant une complète attitude
professionnelle des deux côtés de la table. Entre le pouvoir
de dire et le pouvoir de faire, il y a la place pour installer
toute une batterie de moyens. Le lobbying existe vraiment lorsqu'il
connaît et sait utiliser toute la machinerie.
Henri Bouvet est l'actuel Président de la S.A. SOVEFI qui,
depuis quinze ans, conseille et accompagne des entreprises françaises
et étrangères et des organisations professionnelles dans leurs
relations avec les pouvoirs publics. Il a précédemment dirigé
plusieurs filiales des Groupes Rothschild et Suez ainsi que
celle d'un groupe d'investisseurs hollandais. Actuel Vice-Président
du Cercle France-Amériques et Président de l'Institut Ecomonde,
il a été le fondateur du Club des Élus et Entreprenants pour
l'Emploi (C3E) et a présidé pendant cinq ans l'Association des
Diplômés de l'ESSEC. Il a été membre du Conseil économique et
social de la Région Limousin, puis Conseiller municipal de Limoges
et Député de la Haute-Vienne.