Comment expliquer la perte de vitesse du français comme langue
internationale ? Autrefois, les lycées français à l'étranger
étaient un instrument précieux de rayonnement de notre culture,
comme le racontent les témoignages du livre de Nadine Vasseur,
La Leçon de français.
Le lycée français : un choix qui détermine une vie. Les témoins
de La leçon de français racontent à quel point l'expérience
du lycée français fut déterminante dans leur vie, comme l'était
la place du français à l'époque que relate Boutros Boutros
Ghali : "On m'a communiqué récemment une correspondance
[en français] que mon grand-père, ministre des Affaires Étrangères,
avait entretenue en 1907 ou 1908 avec l'émissaire de la Bulgarie
en Égypte. Cela n'était pas propre à l'Égypte d'ailleurs : le
français est resté la langue diplomatique jusqu'en 1945".
Les lycées français n'étaient pas fréquentés uniquement par
la "haute société". Samy Mabrouk, homme d'affaires
international, raconte le lycée français de Tunis : "A la
fin des années 1960, début des années 1970, le lycée était,
pour ainsi dire, gratuit. Et l'on y trouvait tout aussi bien
les enfants du boucher, du chauffeur de taxi ou de l'épicier,
que ceux du ministre ou de l'ambassadeur".
Une école de rigueur et de tolérance
Enfant "inadapté" aux écoles autrichiennes, Ronald
Barazon, rédacteur en chef du Salzburger Nachrichten, confie
: "L'école autrichienne commence à huit heures du matin et
finit à midi. Au lycée français, on avait cours toute la journée.
On avait du temps pour jouer pendant les récréations, pour prendre
nos repas ensemble. Cette vie commune est importante pour un
enfant". Une rigueur que Francesco Crisafulli, magistrat
à la Cour européenne, complète ainsi : "Thèse, antithèse,
synthèse. Cette méthode est pour la pensée une formidable colonne
vertébrale. Le système scolaire italien est principalement orienté
vers l'oral, et sur le principe d'opérer des rapprochements.
[…] Ce qui aboutit bien souvent au hors sujet permanent".
Rigueur, mais aussi tolérance. Nombre de parents juifs mettaient
leurs enfants au lycée français, lieu de mixité internationale,
pour éviter l'antisémitisme. Samy Mabrouk ajoute : "Au
moment du ramadan, ils [les pères] nous permettaient de sortir
de l'école trois quarts d'heure plus tôt pour que les élèves
musulmans soient rentrés à temps pour la rupture du jeûne".
Lycées français dans les troubles de l'histoire
Le livre de Nadine Vasseur, c'est aussi la découverte
des lycées français aux heures sombres de la décolonisation.
Maïssa Bey, écrivain, relate son expérience du lycée
Fromentin d'Alger : "Nous avions nos manières de nous faire
la guerre. […] Les choses ont pris une tournure qui a bien failli
engendrer de la haine. Elles [les élèves françaises] nous disaient
que tout le pays, le lycée compris, allait brûler. Que l'Algérie
ne serait jamais à nous".
Avenir du français et négligence de l'Etat
Tous les témoignages regrettent la négligence de l'Etat français
qui laisse depuis trente ans les lycées péricliter voire disparaître.
Boutros Boutros Ghali a souvent dit que "le français
aurait pu être la langue du Tiers-Monde. Le français est la
langue qu'on parle encore en Égypte, au Liban, en Afrique du
Nord, en Afrique de l'Ouest. Aucune volonté politique réelle
n'est là". Pour Samy Mabrouk, ces établissements
sont ce qu'il y avait de plus rentable pour conserver à la France
son influence. "Les élèves des lycées français sont les futurs
industriels qui, naturellement, monteront des partenariats avec
la France, ce sont des ingénieurs, qui, forcément, se tourneront
vers les techniques françaises, ce sont des chercheurs qui collaboreront
avec la France. En un mot, former des francophiles, c'est bâtir
les fondations d'une coopération future". Pour Guillermo
Dighiero, Uruguayen et Directeur à l'Institut Pasteur, il
faut "donner, par exemple, davantage de place à l'anglais,
et sauver ce qu'il y a à sauver, c'est-à-dire la culture française.
Il suffit pour cela d'admettre la nouvelle donne et de s'adapter".
La leçon de Français - Nadine Vasseur - Acte Sud - 213 pages