Début févier, le président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis
Debré s'est rendu en Turquie afin d'y rencontrer différentes
autorités dont le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan
et le président de l'Assemblée nationale de Turquie Bulent Aric.
Jean-Louis Debré était accompagné des quatre présidents de groupe
de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer (UMP), Hervé Morin
(UDF), Jean-Marc Ayrault (PS) et Alain Bocquet (PCF). Retour
sur un voyage sans concession, de part et d'autre.
"Venu non pas pour négocier mais pour s'informer", le
président de l'Assemblée nationale s'est déclaré satisfait de
ce déplacement et du dialogue "vrai et franc" qui s'est ainsi
noué. "Vrai et franc", aux dires des uns et des autres,
c'est bien comme cela qu'il fallait l'entendre. Chacun y est
allé de sa petite phrase, de ses critiques et de ses interrogations.
Les Turcs ont été par exemple extrêmement sévères sur l'éventualité
d'un référendum à l'adhésion de leur pays à l'Union européenne.
Nombreux sont ceux qui parmi les universitaires, chefs d'entreprise
ou politiques se sont dit "choqués" ou ont exprimé leur
"déception". Ces derniers regrettent le sort réservé
à leur pays alors même qu'aucun référendum n'est prévu pour
l'entrer de la Croatie dans l'Union européenne. Le président
Debré leur a alors répondu qu'une telle consultation était "normale"
s'agissant d'un "grand pays de 71 millions d'habitants". "Comme
pour la Grande-Bretagne, il est légitime que le peuple de France
se prononce" a-t-il ajouté. De leur côté, Jean-Marc Ayrault
et Alain Bocquet ont tenu à rappeler qu'ils étaient eux-mêmes
opposés à cette disposition.
La question épineuse du génocide arménien
Autre sujet dérangeant, la question du génocide arménien qui
"est un vrai problème en France". Réponse fulgurante
du Premier ministre Erdogan, "je suis déçu par la France.
Je ne savais pas que 400 000 Arméniens pouvaient faire échouer
le référendum" sur la Turquie prévu à l'horizon 2015-2020.
Les relations n'ont pas non plus été de tout repos entre les
deux présidents des assemblées françaises et turques. Si le
président Bulent Aric n'a demandé aucun traitement de
faveur pour son pays, il a souhaité adresser un message au peuple
français pour expliquer à quel point, "la Turquie, dans l'opinion
publique française est très différente de la Turquie réelle".
Il a ainsi déploré "les malentendus, les images et les symboles
qui ne sont absolument pas représentatifs de la véritable Turquie".
Sans doute, en disant cela faisait-il allusion aux affiches
de Philippe de Villiers appelant à dire "non à la
Turquie" dont on pouvait retrouver les reproductions accompagnées
de propos acerbes dans les journaux turcs.
Bernard Accoyer a dû également répondre des propos tenus
par Nicolas Sarkozy qui expliquait il y a peu de temps
que "si la Turquie était en Europe, ça se saurait". Partisan
d'un partenariat entre la Turquie et l'Union européenne, le
président du groupe UMP de l'Assemblée nationale a cependant
pris soin de relever "le souhait très fort de la Turquie
à entrer dans l'Union européenne". Sans écarter la possibilité
que la Turquie finisse un jour par remplir les conditions exigées
pour l'adhésion, il a insisté sur le fait que l'on n'avait "pas
le droit d'avoir un préjugé définitif sur la question".
A l'opposé Alain Bocquet, pour le PCF, a mis en avant
sa volonté de voir adhérer la Turquie afin que ce pays "soit
une passerelle entre l'Europe et d'autres continents". De
son côté, Hervé Morin (UDF) a relevé que les Turcs considérant
qu'ils ont déjà un partenariat privilégié avec l'Europe, "veulent
l'adhésion pure et simple". Pour Jean-Louis Debré,
cette diversité sur la question turque est appréciable. Il a
ainsi pu démontrer que "sur les grands sujets, l'Assemblée
est à la fois une et à la fois multiple". Enfin, s'adressant
au président Bulent Aric, Jean-Louis Debré a résumé les
échanges franco-turcs par une phrase : "nous avons à vous
écouter et vous avez à nous entendre".
Diplomatie Parlementaire ?
"Une révolution tranquille", c'est en ces termes que
Jean-Louis Debré a qualifié son déplacement en Turquie.
Une révolution qui est aussi une première dans l'histoire de
la Ve République. Jamais un président de l'Assemblée nationale
ne s'était rendu à l'étranger accompagné de tous les présidents
de groupe. L'idée lui est venue après les deux débats sur la
Turquie à l'automne dernier à l'Assemblée mais aussi parce qu'il
"ne veut plus revoir un débat à l'Assemblée où certains affirment
sans savoir". Pour autant, Jean-Louis Debré refuse
le qualificatif de "diplomatie parlementaire". "La diplomatie
est faite par l'Etat. La diplomatie, c'est la négociation. Nous,
nous voulons nous informer" a-t-il précisé. Le président
de l'Assemblée nationale souhaite poursuivre cette démarche
tous les un an ou 18 mois "pour suivre l'évolution turque,
non pas en inquisiteurs mais pour être informés". Mais au
vu de la polémique qui s'en est suivie, le pourra-t-il ? De
nombreuses voix à gauche et surtout à droite se sont élevées
pour reprocher à Jean-Louis Debré ce déplacement, jugé
"contreproductif" par le député Dominique Paillé
et qui selon d'autres mettrait "en péril le oui au référendum".
Jacques Chirac a sifflé la fin de la récréation en adressant
un message de félicitation au président de l'Assemblée nationale
sur un voyage qu'il a considéré comme "utile à l'image et
aux intérêts de la France ".