Après la réélection de George W. Bush à la présidence américaine,
la Fondation pour la Recherche Stratégique a choisi de se pencher,
à l'occasion d'un colloque tenu le 22 novembre, sur les choix
stratégiques de l'Amérique, leurs causes et possibles évolutions.
Plongée tout en nuances dans les arcanes de la première puissance
mondiale.
"Comprendre les choix stratégiques américains, c'est d'abord
comprendre l'Amérique". Et comme le soulignait les premiers
intervenants, le pays a subi de profondes mutations dont l'Europe
ne mesure toujours pas pleinement l'impact. L'équilibre démographique,
comme l'a révélé le recensement 2000, a été bouleversé : "Ce
pays de côtes a vu sa population migrer vers l'intérieur des
terres, dans la zone qui correspond à la sphère d'influence
républicaine". Ensuite, les attentats du 11 septembre 2001
ont été un traumatisme, qui est devenu "le prisme au travers
duquel la politique étrangère est entrée dans la vie des américains".
Par conséquent, s'accordent les participants, l'administration
Bush a été reconduite avant tout pour sa capacité d'action,
correspondant en cela aux attentes du peuple américain.
La fracture entre les élites et le peuple
Pourtant, à grands renforts de sondages, un intervenant a pointé
quelques paradoxes, dont "la divergence croissante entre
les citoyens et les élites, toutes couleurs politiques confondues".
Ainsi, la principale préoccupation des américains serait leur
emploi, loin devant la lutte contre le terrorisme ou la promotion
de la démocratie, qui ne recueille que 14% des opinions, contre
près de 70% dans les cercles du pouvoir. "De même, ajoute
cet intervenant, une majorité semble se prononcer en faveur
du protocole de Kyoto ou de la CPI, mais ces positions ne trouvent
aucune traduction politique au niveau national".
Pragmatisme et cohérence idéologique
Mais une constante transcende toutes ses disparités : "Les
Etats-Unis sont un pays en guerre, sa population le ressent
nettement et se range derrière son président" insistent
les intervenants. Quid donc de la stratégie de sécurité de l'Amérique
selon cette grille de lecture du monde ? S'il est encore un
peu tôt pour tracer les grandes lignes du deuxième mandat de
George W. Bush, plusieurs remarques ont été formulées.
En premier lieu, l'impression de ce début de mandat est que
l'élément dominant est "le poids de l'héritage : Autant la
présidence de 2000 fut celle des changements stratégiques et
des grandes impulsions, autant celle qui s'ouvre voit la marge
de manoeuvre de la Maison-Blanche plus réduite", explique
l'un des intervenants. L'action de Washington, plus nuancée
qu'il n'y paraît, fournit cependant des pistes de réflexion.
"Le multilatéralisme n'est pas mort" explique un participant,
donnant l'exemple du cas libyen, celui des actuelles pressions
sur l'Iran ou encore la construction de la coalition d'intervention
en Afghanistan. Cela étant, les Etats-Unis optent pour l'unilatéralisme
s'ils sont contraints de sortir du terrain diplomatique. "Mais
ils n'auront pas la possibilité de mener à bien une intervention
militaire avant au moins deux ans, car beaucoup de troupes sont
bloquées en Irak" prévient un participant. Vers un rapprochement
européen ? L'administration Bush II devrait faire preuve de
cohérence idéologique, en poursuivant les mutations déjà engagés
par son Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfled, de
son outil militaire, et de pragmatisme, en gardant une approche
tactique des problèmes du monde.
Si les changements ne devraient pas être nombreux, des problèmes
restent à résoudre. "L'Amérique n'a toujours pas défini ce
que serait la victoire dans la guerre contre le terrorisme,
pointe un participant, ce qui rend son action peu lisible et
pose la question de ses limites". Outre les difficultés
traditionnellement posées par un second mandat, l'équipe Bush
devra aussi se réconcilier avec une Europe, sans qui il n'est
pas possible de mener de chantier mondial. "Ce sera cependant
à l'Europe de faire le premier pas, prédit un intervenant,
elle ne doit rien attendre du président Bush, car ce dernier
n'a aucune raison de se montrer magnanime". L'Histoire jugera.
M.J.
Journée d'études organisée par La Fondation
pour la Recherche Stratégique, en partenariat avec EADS,
le CEA, Total et La Revue Parlementaire.