Entretiens croisés avec Bruno Retailleau, Sénateur
non-inscrit de Vendée et Sandrine Hurel, Sénatrice PS de la
Seine-Maritime
A la suite de la réforme engagée par la Haute Assemblée et
après les élections sénatoriales du 26 septembre, un certain
nombre de changements sont intervenus (réduction de la durée
du mandat, augmentation du nombre de sénateurs, féminisation
en hausse, abaissement de l'âge d'éligibilité …). Un vent nouveau
souffle sur le Sénat.
Sandrine Hurel, sénatrice de la Seine-Maritime, à 36 ans est
aujourd'hui la benjamine du Sénat. Vice-présidente du Conseil
régional de Haute-Normandie, elle est également conseiller général
de Seine-Maritime. Elle est membre de la commission des affaires
économiques et du plan.
A 43 ans, Bruno Retailleau, après avoir été député rejoint les
rangs de la Haute Assemblée. Premier Vice-président du Conseil
général de Vendée, il est également conseiller régional des
Pays de la Loire. Il est membre de la commission des affaires
économiques et du plan.
Quelles sont vos premières impressions, en rentrant dans
cette "maison des collectivités" ?
Bruno Retailleau : Au-delà de sa très belle architecture,
le Sénat m'apparaît comme un bel outil. Il règne ici une atmosphère
de travail et de grande sérénité. L'organisation y est performante
grâce au travail des administrateurs et différents collaborateurs.
Mon sentiment est qu'au Sénat on peut aborder un grand nombre
de questions et surtout les approfondir.
Sandrine Hurel : J'ai d'abord conscience de la responsabilité
qui m'incombe. Les grands électeurs de la Seine-Maritime ont
donné leur confiance à la liste socialiste et radicale conduite
par Marc Massion pour que nous portions un message au sein de
l'assemblée sénatoriale, celui des élus d'un département en
pleine évolution, un département qui sort de longues années
de politiques à court terme, sans vision d'avenir.
Le poids de la responsabilité, c'est aussi celui que je ressens
à l'heure où la France est à un tournant de son histoire politique.
Le Gouvernement se discrédite tous les jours plus encore et
plonge notre pays dans la spirale de la régression économique
et sociale. J'ai donc hâte de siéger et de faire entendre la
voix de toutes celles et de tous ceux qui subissent au quotidien
cette politique injuste sur l'emploi, la santé, la recherche,
la culture, la décentralisation… C'est donc à la fois honorée
et combative que j'entre aujourd'hui dans cette Assemblée. Plus
personnellement, j'ai une pensée pour toutes les personnes qui
m'ont donné envie de m'engager dans la vie et l'action publique
et dont les exemples me suivent au quotidien, en particulier
mon père, Gilbert Hurel, Maire de Touques, Laurent Fabius, Alain
Le Vern, Président de la Région Haute-Normandie.
Comment concevez-vous votre rôle de sénateur et pouvez-vous
nous dire dans quel sens vont aller vos actions ?
B.R. : Mon rôle de sénateur est double. Il a un aspect territorial
et un aspect national, de législateur. Comme élu territorial,
je souhaite être un élu de proximité. La présence sur le terrain
est primordiale pour faire avancer les grands dossiers du département.
Et la casquette de parlementaire donne un atout supplémentaire
en terme d'efficacité. Ce dont la France souffre le plus c'est
l'individualisme, je crois donc qu'un élu local porte autre
chose que son intérêt particulier. Mon devoir, en tant que parlementaire
est d'aider les élus locaux et de conforter leurs actions.
En tant que législateur, plusieurs sujets me tiennent à coeur
comme l'aménagement du territoire. Aujourd'hui, il n'y a plus
grand monde pour défendre la ruralité. Il y a une absorption
des textes de l'appareil législatif par le fait urbain. Pourtant
75% des communes en France ont moins de 1000 habitants. En France,
c'est le fait urbain qui semble conditionner toutes les normes.
Il ne s'agit pas de le nier, il suffit d'adapter les règles
en exigeant par exemple une plus grande équité fiscale entre
les communes rurales et urbaines.
Deuxième sujet : la complexité des lois. La France n'a pas un
système de décision publique efficace. Nos lois sont trop compliquées
et on en change trop souvent. Aussi, je milite pour une loi
organique qui exigerait la suppression d'une loi dès l'adoption
d'une autre.
Troisième point, l'adaptation de la France aux enjeux d'aujourd'hui
comme le problème de la valorisation du travail, ou de la petite
entreprise. En 1970, à population équivalente, la France produisait
27% de PIB en plus que la Grande-Bretagne. Aujourd'hui c'est
9% de moins. Quand on fait la moyenne des taux de croissance
depuis 1990, l'OCDE nous classe au 25ème rang. Posons la question
de savoir pourquoi ? Enfin, dans le cadre européen, il faut
que la France trouve une plus grande liberté de décision que
l'on ne peut pas avoir dans une Europe que l'on construit toujours
plus intégrée.
S.H. :"Conservateur" est le qualificatif qui
est le plus souvent accolé au Sénat dans notre pays. Je crois
néanmoins, j'en ai l'espoir, que le renouvellement qui vient
de se produire change la donne. Je pense à la fin de la majorité
absolue des élus UMP-UDF, je pense aussi à la féminisation grandissante
sur les bancs de l'assemblée. Pour être franche, je ne conçois
mon rôle de Sénatrice qu'en lui donnant avant tout une dimension
politique forte. Si je siège, c'est pour défendre les valeurs
et les idéaux auxquels je crois, c'est pour m'inscrire dans
un combat parlementaire en faveur de plus de justice sociale
et d'égalité des chances. Au quotidien, je vais, plus concrètement,
siéger dans la commission des Affaires économiques.
Nous allons étudier plusieurs projets de lois, notamment la
loi de finance pour 2005. C'est un moment fort de la vie de
notre Parlement. J'ai l'intention, au sein du groupe socialiste,
d'être très présente dans ce débat qui engage l'avenir de notre
pays et de ses territoires.
"Retrouvons le sens de notre engagement politique, Restaurons
le primat du et de la politique, Redonnons à nos concitoyens
le goût de l'avenir", tels sont les propos tenus par le
président Poncelet dans son discours d'orientation. Comment
interprétez-vous ces intentions ?
B.R. : Comme de bonnes intentions. Depuis 1981, la France
subit des élections "essuie-glace" : pas une majorité ne s'est
succédée à elle même. La raison : les Français constatent, qu'il
s'agisse de la droite ou de la gauche, que les choses ne s'améliorent
pas vraiment, que c'est peu ou prou la même politique qui est
menée. Je pense que cela tient à deux choses : l'intégration
européenne qui dépossède nos gouvernants de beaucoup de pouvoir.
Il faut se réapproprier cet espace de décisions. Ce n'est pas
être contre l'Europe que dire cela mais il faut envisager une
construction qui soit plus respectueuse des démocraties nationales.
Ensuite, je pense que l'on a donné aussi trop de pouvoir aux
appareils administratifs. Le champ politique doit décider, le
champ administratif doit exécuter. La primauté appartient au
politique.
S.H. :"Intentions" est un mot choisi à bon escient.
Le Président de notre assemblée est issu d'une formation politique
qui a érigé le double langage en méthode de travail quotidienne.
Le goût de l'avenir, les habitants de notre pays le retrouveront
lorsqu'on leur proposera autre chose que le flot ininterrompu
des délocalisations, des plans sociaux et qu'ils auront enfin
la certitude d'être entendus et respectés dans leurs votes.
La reconstruction d'une citoyenneté active sur des bases de
confiance réciproque entre les élus et les citoyens passe à
mon sens, avant tout, par le respect des promesses de campagne,
le respect des engagements signés et la transparence de l'action
publique. Trois piliers sur lesquels le Gouvernement refuse
aujourd'hui de s'appuyer.