L'intelligence économique est une
politique publique
Un entretien avec Bernard CARAYON, Député du
Tarn, Maire de Lavaur
Bernard Carayon est l'auteur du rapport parlementaire d'information
"Pour une nouvelle stratégie de sécurité économique nationale"
publié en juin dernier au nom de la Commission des finances
de l'Assemblée nationale.
Pouvez-vous nous décrire l'histoire en France de l'intelligence
économique ?
Comprise tantôt dans son acception anglo-saxonne (le renseignement),
tantôt comme une méthode antédiluvienne d'entreprise au service
des seuls intérêts marchands (la veille) elle est restée marginale.
L'Etat, lui-même, n'a jamais produit le moindre corps doctrinal,
restant aveugle aux constructions intellectuelles et institutionnelles
de nos grands concurrents. Dans l'entreprise, l'intelligence
économique est restée cantonnée à des niveaux d'exécution ;
dans le système éducatif enfin, elle est restée une matière,
sans accéder au statut de discipline universitaire.
Quelle définition peut-on aujourd'hui lui donner ?
L'intelligence économique est une politique publique ; j'en
ai défini dans mon rapport le contenu, le périmètre, la finalité.
Par la simple observation des dispositifs étrangers, et l'adaptation
à notre culture propre. Politique de sécurité, de compétitivité,
d'influence, de formation.
Cette politique publique concerne-t-elle tous les marchés
?
Non : seuls les marchés que je qualifie de stratégiques sont
concernés : ceux qui créent, en plus de la richesse et de l'emploi,
de la puissance et de l'influence (l'aéronautique et le spatial,
la défense, l'énergie, la pharmacie, l'industrie des technologies
de la communication, de l'information et de la sécurité, certains
domaines de l'industrie agro-alimentaire). La conquête de ces
marchés, partout dans le monde, ne repose plus sur la qualité
et le prix des produits et services, mais sur de nouveaux acteurs,
de nouvelles méthodes.
Comment expliquer les retards français ?
D'abord par notre conception des relations commerciales internationales
: autant nous sommes socio démocrates dans la définition de
nos politiques économiques intérieures, autant nous sommes naïfs
et libéraux dans le regard que nous portons sur les marchés
mondiaux.
Chez les anglo-saxons, c'est exactement l'inverse. Ensuite parce
que l'histoire des relations entre l'administration et le monde
économique est une histoire de contentieux et d'incompréhension,
voire de mépris mutuel. Or l'intelligence économique repose
sur le métissage des cultures, la mutualisation de l'information,
l'identification de convergences d'intérêts. Enfin, la France
n'a pas de culture du renseignement. Les services dits "spécialisés"
sont encore mal traités, budgétairement et administrativement,
leur image est médiocre dans l'enseignement supérieur, leur
politique de communication nulle. Le regard des politiques lui-même
est méfiant ; celui des grands chefs d'entreprises dubitatif…
Quelles finalités pour cette politique publique, nouvelle
comme l'ont été au cours des vingt dernières années, la protection
de l'environnement et le développement durable ?
Identifier le périmètre stratégique de l'économie française,
s'affranchir des tutelles technologiques, comprendre qu'il existe
des métiers stratégiques dont certains sont concentrés entre
les mains de nos grands concurrents (cabinets d'avocats et d'expertise
comptable, d'audit, de courtage d'assurance, de normalisation
et de certification, fonds d'investissements). Associer capitaux
publics et privés dans de nouveaux fonds dédiés au développement
d'entreprises spécialisées dans les technologies de l'information,
de la communication et de la sécurité, accentuer nos moyens
dédiés à la recherche.
Marier dynamiques publiques et privées pour conquérir des marchés
et conduire l'Europe vers de vraies stratégies industrielles.