En décembre 2004, le Conseil Européen devra se prononcer sur l'opportunité d'ouvrir des négociations d'adhésion avec la Turquie. Candidate depuis 1999 à l'adhésion à l'UE, elle réclame
l'ouverture de négociations dès le début de l'année prochaine, affirmant avoir rempli la plupart des critères de conformité aux normes démocratiques européennes. La Revue Parlementaire
a donné la parole à Paul-Marie Coûteaux et à Alain Lipietz, tous deux députés européens.
Faire
entrer la Turquie dans l'UE, c'est consacrer "l'Europe
passoire"
Que la Turquie fasse partie ou non de l'Europe est un débat
byzantin qui n'a aucune traduction politique. L'essentiel est
que la Turquie moderne, en réalité travaillée par le fondamentalisme
musulman ne soit pas un membre de l'Union européenne comme certaines
têtes brûlées l'imaginent. D'une part, sa mise à niveau économique
aurait un coût colossal ; d'autre part son dynamisme démographique
en ferait, et de très loin, le pays le plus nombreux de l'Union,
donc le plus puissant dans les conseils européens ; enfin, la
Turquie, pays de longue tradition guerrière, est en conflit
avec la plupart de ses voisins - que l'on songe par exemple
à l'affaire chypriote, dont l'Union européenne a hérité avec
beaucoup de légèreté et d'inconséquence.
Qu'il s'agisse de la question arménienne ou de la question kurde,
les conflits dont nous serions victimes sont multiples. N'oublions
pas enfin la question insoluble de la frontière entre la Turquie
et l'Irak qu'il est impossible à contrôler, aujourd'hui comme
de tout temps. Faire entrer la Turquie dans l'Union européenne,
c'est consacrer l'Europe passoire.
Certes, la Turquie est entrée dans ce que l'on appelle la guerre
des équilibres européens ; elle peut devenir un partenaire économique
dans telles ou telles circonstances, mais cela ne suppose rien
d'autre qu'une alliance politique ou une alliance diplomatique,
et nullement qu'elle ne fasse partie de ce grand mélange des
peuples que la Commission européenne, à force d'encourager l'immigration
et d'éradiquer la civilisation des nations traditionnelles,
veut nous imposer sur le modèle du melting-pot américain. Au
fond, seuls ceux qui s'opposent à la Turquie dans l'Union européenne
prennent l'Europe au sérieux.
Entrée de la Turquie : une chance, des conditions
Soyons clairs. La Turquie a toute légitimité pour se dire "européenne".
Elle l'est historiquement et géographiquement : le berceau de
la sagesse grecque, les conciles fondateurs du christianisme
se trouvaient sur le territoire de l'actuelle Turquie. Elle
l'est économiquement et géopolitiquement : reste d'un des trois
"Empires centraux européens" dépecés à la fin de la Première
guerre mondiale, elle est totalement intégrée aux circuits de
production-consommation de l'Union Européenne (avec qui elle
est en libre échange depuis des décennies) et s'est rangée,
à la surprise générale, du coté européen, rompant avec les Etats-Unis
pendant la guerre d'Irak.
Si donc de puissantes forces s'y opposent , c'est à cause de
sa "culture musulmane".
Alors il faut répondre nettement : nous ne voulons pas une Europe
catholique, mais une Europe laïque.
Les Verts d'Europe soutiennent donc dès l'origine sa candidature,
tout en restant non seulement vigilants mais actifs pour lui
faire respecter les conditions posées au Sommet de Copenhague.
Ainsi, depuis 5 ans, pour entrer dans l'Europe, la Turquie a
supprimé la peine de mort, validé l'enseignement du kurde, revu
sa position sur Chypre... Cette perspective fait du bien à la
Turquie, à ses institutions, à son peuple, même si le chemin
est encore long qui la débarrassera des séquelles du contrôle
militaire sur sa vie politique, notamment la reconnaissance
des droits du peuple kurde et du génocide arménien. L'adhésion
de la Turquie (dans 10 ans ? 12 ans ?) sera une chance pour
l'Europe. Elle entravera les délocalisations en étendant sur
la Turquie les mêmes législations fiscales, sociales, environnementales
que dans le reste de l'Union. Surtout elle réduira la fracture
entre Occident et Orient, qu'attisent les fanatismes des deux
bords. En acceptant la Turquie en son sein après avoir obtenu
des avancées démocratiques et sociales claires, l'Europe peut
devenir un objet politique nouveau, le creuset laïc, multiculturel
et multiconfessionnel qui semble manquer pour apaiser le Monde.