Enjeux et débats
Que serait-il arrivé à la Grèce, à l’Espagne, à l’Irlande, au Portugal en dehors de
la zone euro ?
Par PATRICK ARTUS, Economiste, Directeur des études
économiques de Natixis,
professeur à l'Ecole polytechnique
Beaucoup d'analystes et
d'investisseurs anglosaxons
sont aujourd'hui
persuadés que certains pays de
la zone euro (Grèce, Espagne,
Portugal, Italie) vont faire défaut
sur leur dette publique, afin d'en
réduire le poids ; qu'ils vont être
tentés de quitter l'euro pour
relancer leurs économies par la
dépréciation du change. Ces
analyses sont erronées : c'est en dehors de l'euro que ces
pays d'une part auraient fait défaut sur leur dette, d'autre
part auraient de graves problèmes économiques avec la
perte de confiance des marchés financiers et la remontée
induite des taux d'intérêt. L'euro est une considérable protection
pour ces payer. Mais il faut aller plus loin dans l'analyse
: si l'appartenance à la zone euro sauve aujourd'hui
ces pays du défaut sur leurs dettes et d'un effondrement
de leur activité, c'est elle aussi qui a mis en place les conditions
qui mettent aujourd'hui ces pays en difficulté. Il y a
donc une relation durable et ambiguë entre l'euro et la situation
économique et financière des pays périphériques.
D'une part, l’appartenance à la zone euro de la Grèce, de
l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande leur évite de devoir
faire défaut grâce à l'action de la BCE et à l'aide des autres
pays. Mais, d'autre part, avant de conclure au rôle bénéfique
de l’euro pour ces pays, il faut se rappeler que s’ils
n’avaient pas été dans l’euro, leurs politiques monétaires
auraient été beaucoup plus restrictives dans le passé.
L’appartenance à l’euro a provoqué l’excès d’endettement
privé et les bulles de prix d’actifs, qui se transforment
ensuite en déficits publics par les récessions qu’ils entrainent
lorsque les bulles sur les prix des actifs éclatent et
que les ménages doivent se désendetter. Reprenons des
deux mécanismes.
En dehors de la zone euro, il y aurait aujourd'hui défaut
de la Grèce, de l’Espagne, de l’Irlande, du Portugal. La crise
qui touche aujourd’hui la Grèce, l’Espagne, l’Irlande, le Portugal
aurait entrainé le défaut de ces pays sur leurs dettes
publiques sans le programme d’achat de titres publics de
la BCE (60 Mds € achetés depuis mai 2010) ; sans la solidarité
de la zone euro, sous la forme du Fonds de Stabilisation
mis en place (440 + 60 Mds €) ; et sans les prêts
directs de la BCE aux banques lorsque la liquidité disparaît
sur le marché interbancaire. Même si les taux d’intérêt
de ces pays sont élevés, leur niveau de taux d’intérêt
à long terme reste faible par rapport à celui qui se réaliserait
en dehors de l’euro. Aujourd'hui, la Grèce emprunte
à 10 ans à 10%, l'Espagne légèrement au-dessus de 4%, le
Portugal à 6% environ, l'Irlande à 5% environ. Dans la première
moitié des années 1990, les taux d'intérêt à long terme
de ces pays s'étageaient entre 8 et 13%. La crédibilité de
la BCE leur a donc considérablement profité. On serait donc
conduit à penser que l'appartenance à la zone euro est très
favorable à ces pays : solidarité budgétaire en cas de crise,
baisse des taux d'intérêt… mais il faut aller plus loin dans
cette analyse et regarder l'effet de l'appartenance à l'euro
sur l'équilibre économique des pays du sud de l'Europe.
En effet, sans la participation à l’euro, ces pays n’auraient
peut être pas connu de crise. La participation à l’euro a
permis à ces pays de connaître une baisse spectaculaire
de leurs taux d’intérêt. Puisqu’il s’agit de
pays connaissant un rattrapage de leur
niveau de revenu et de leur niveau de
prix, ils ont naturellement une croissance
nominale nettement plus forte
que celle des pays les plus riches au
moment de la création de l’euro.
Le revenu par tête, en
1990, était de 55% de celui de l'Allemagne au Portugal, de
60% en Irlande, de 65% en Grèce, 70% en Espagne. En
2009, on parvient à un niveau de vie relatif à celui de l'Allemagne,
de 120% en Irlande, 90% en Grèce, 80% en
Espagne, 70% au Portugal. Cette progression forte des
revenus implique aussi une progression forte des prix qui
rattrapent le niveau allemand, donc une croissance en
valeur plus forte : 2,5% par an en moyenne en Allemagne; 4% au Portugal ; 7% en Grèce et en Espagne, 10% en
Irlande. Ce mécanisme est important. Dans une Union Economique
et Monétaire, les niveaux de prix et de revenu
convergent entre les différents pays. Si ces pays étaient en
situation de changes flexibles, la convergence pourrait se
faire par l'appréciation du taux de change des pays au
niveau du revenu initialement le plus bas. Mais dans la zone
euro, puisque les taux de change ne varient pas, par
construction, la convergence des prix et des
revenus par tête ne peut se faire que par la
hausse plus rapide des prix et des salaires
dans les pays à niveau de vie plus faible initialement,
c'est-à-dire par une inflation plus
forte dans ces pays. Ceci implique que les
taux d’intérêt de ces pays ont été, après la création de l’euro,
trop bas par rapport à leur situation économique nationale
: les taux d'intérêt de l'euro ont été inférieurs au taux de
croissance, ce qui est évidemment une incitation considérable
à l'accroissement de l'endettement et pousse à la
hausse les prix des actifs.
La situation où les taux d'intérêt sont constamment plus bas
que les taux de croissance est en effet "pathologique". Les
agents économiques ont intérêt à s'endetter le plus possible,
puisque leurs revenus progressent à un rythme supérieur
au niveau des taux d'intérêt, donc que leurs taux d'endettement
diminuent automatiquement. De même, les prix des
actifs peuvent devenir extrêmement élevés, puisqu'ils
varient en théorie avec l'inverse de l'écart entre taux d'intérêt
et taux de croissance : si les taux d'intérêt sont supérieurs
aux taux de croissance, il n'y a pas de limite en principe
à la hausse des prix des actifs (immobilier, actions…).
Les crédits aux ménages et aux entreprises progressent alors
très vite dans les pays du sud de l'Europe avant la crise :
10% par an au Portugal, 15 à 25% par an dans les trois autres
pays, d'où la situation présente d'excès d'endettement. Sauf
au Portugal, elle est associée à une bulle immobilière (de
1999 à 2008, les prix de l'immobilier résidentiel sont
multipliés par 2,5 en Grèce par 3 en Espagne et par 3,5
en Irlande) et à l'excroissance du secteur de la construction;
qui emploie de 12 à 14% de la population active,
contre 5 à 6% dans les autres pays européens.
La crise dans ces pays vient de l’arrêt de la hausse de
l’endettement qui conduit à la chute de l’activité et à la crise
bancaire liée à la crise induite de l’immobilier lorsque les
taux d’endettement deviennent tellement élevés qu’ils ne peuvent
plus continuer à augmenter. Les déficits publics qui
conduisent à la crise des dettes souveraines sont issus de
cette crise d’excès d’endettement du secteur privé, avec la
chute de la croissance et le sauvetage des banques (en
Irlande en particulier). On voit bien l'enchaînement. A un
certain niveau d'endettement, les agents économiques ne
peuvent plus s'endetter davantage. Les ménages arrêtent alors
d'acheter des logements, les entreprises d'investir. Ceci
conduit à une récession, amplifiée par la baisse des prix de
l'immobilier et des actifs financiers. Les taux de défaut des
emprunteurs augmentent, d'où les difficultés des banques,
et le recours nécessaire finalement aux déficits publics. On
ne peut donc pas analyser cette crise comme une simple
crise des finances publiques imposant que soient mises en
place des règles budgétaires ; elle résulte plus profondément
des effets sur l’endettement, l’immobilier, de ce que la participation
à la zone euro a conduit à ce que la politique
monétaire commune soit exagérément expansionniste dans
ces pays, puisqu'ils ont des taux de croissance beaucoup
plus élevés que la moyenne de la zone euro.
On ne peut donc pas se contenter de règles budgétaires
dans la zone euro. Une analyse superficielle montre que
les pays de la zone euro en difficulté avec leurs finances
publiques sont sauvés par leur appartenance à la zone euro.
Mais une analyse plus profonde montre que la crise budgétaire
est une conséquence de la crise immobilière et de
la crise d’excès d’endettement qui résultent de ce que la
politique monétaire commune de la zone euro est trop
expansionniste pour les pays en rattrapage et en croissance
forte. La participation à l’euro impose donc de surveiller
l’évolution de l’endettement, de l’activité de construction,
des prix de l’immobilier (des actifs). Il ne faut pas seulement
des règles budgétaires, mais aussi des règles portant
sur l’endettement, les prix d’actifs, les investissements spéculatifs,
c'est-à-dire une supervision économique sérieuse
et globale, et non faite seulement à partir de quelques ratios
simplistes (limités au déficit public du Pacte de Stabilité…).
La participation à l’euro a en effet été la cause de
la crise dans ces pays, avant de leur permettre d’éviter le
défaut sur leurs dettes publiques. Ceci illustre la difficulté
qu'il y a à ce que des pays de niveaux de revenu par tête
très différents (ce qui était le cas pour les pays périphériques
au moment de la création de l'euro), aient une politique
monétaire commune. ¦
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le 1er décembre 2005
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