Par KARINE BERGER,
Directrice marchés et marketing d’Euler Hermes,
Chef économiste
La crise de 2009 n’a pas encore de
nom officiel : l’histoire économique
se chargera de lui en attribuer un.
Mais même sans nom de baptême, force
est de constater que la contraction mondiale
de 2009 restera un choc hors norme.
Les réponses de politique économique ont
également pris une dimension historique.
Les politiques monétaires ont joué de
tous les instruments pour tenter de répondre au credit
crunch mondial ; les réactions de soutien par l’instrument
budgétaire ont été beaucoup plus contrastées.
Certains pays ont choisi de répondre par un
soutien massif de la demande globale : les Etats-Unis
ont ainsi jeté plus de 5% de PIB... presque une « bagatelle
» au regard de la Chine qui opte pour une
relance de10% de son PIB. Mais ce choix ne fut pas
celui fait en Europe : plan de relance faible (bien
moins de 3% du PIB), absence d’un minimum de
coordination entre les pays de la zone sur la relance
budgétaire.... Alors qu’une large part de la convergence
européenne reposait sur l’unification économique
depuis 20 ans, face à la crise la plus importante
enregistrée depuis la grande dépression des
années 1930, aucun accord n’a pu se dessiner entre
les différents pays.
Cet échec de l’efficacité européenne explique que la
zone monétaire traverse, depuis quelques semaines,
la plus grave crise de sa jeune histoire. Car le premier
renoncement, en jetant un doute sur la crédibilité économique
de la construction européenne, lève le voile
sur nombre de problématiques enfouies depuis le
début des années 2000 par l’Europe et révèle la crise
rampante. Crise reflétée par la chute incontrôlée visvis
de toute monnaie de l’euro de mars 2010 à juin
2010. Crise qui entraîne une remontée des tensions
sur la plupart des marchés financiers. Crise politique
tout autant qu’économique, où les déclarations unilatérales
de quelques membres du Gouvernement
l’emportent sur les expressions publiques coordonnées
de chefs d’Etat. Crise des nerfs aussi, où la
menace d’un seul membre de sortir de la zone jette
le doute sur la solidité de l’Union tout entière. Et peutêtre
même crise historique puisque, en dépit de
démentis véhéments, il semble que certains gouvernements
- fondateurs de la zone - se seraient posés
pour la première fois la question d’un possible retour
en arrière.... Un pas vers moins d’Union, premier
mouvement de ce type dans le lent processus d’intégration
né en 1950 avec la Ceca.
Le contrat passé entre la France et l’Allemagne pour
créer la zone euro il y a presque 20 ans était à la
fois simple et fou : on fait une monnaie ensemble –
abandon consenti de l’un des plus grands attributs
nationaux pour lier irrévocablement deux pays
frères – mais sous deux conditions : plus jamais
d’inflation, c’était la condition posée par l’Allemagne
- qui avait payé cher pour savoir de quoi elle
parlait – et plus jamais de guerre commerciale à mort
– c’était la condition posée par la France. Au final,
aucun des deux partenaires n’a respecté le contrat
depuis le début des années 2000. La France a refusé
de prendre au sérieux le Traité de Maastricht (TdM,
il a été maîtrisé et vilipendé par les plus hauts responsables
de l’Etat) et l’indépendance de la Banque
centrale européenne (BCE) ; l’Allemagne a choisi de
fonder son développement macro économique sur
la compétitivité prix, en arrachant des parts de marché à son principal partenaire commercial au sein
même de la zone euro.
Reprenons les termes du contrat. Première partie :
pas de passager clandestin, c’est-à-dire que l’appartenance
à la zone ne doit pas se traduire par le transfert
systématique d’argent d’un pays vers l’autre, et
le comportement budgétairement irresponsable de
certains pays ne doit pas dégrader la situation de tous
les autres. Le TdM et l’indépendance de la BCE ont
été tous les deux adoptés pour éviter ces comportements
de passager clandestin de nature à entraîner
la perte de confiance nominale des agents. Le
TdM fut signé parce que au-delà d’un certain seuil
de poids du déficit public dans le PIB, le gonflement
de la dette n’est plus maîtrisable et finalement plus
aucun bailleur n’accepte de prêter. Le TdM n’est
pas une règle « stupide » comme la qualifia un jour
Romano Prodi. C’est une règle de bon sens. L’endettement
d’un Etat n’est pas en soi un problème.
D’ailleurs, la majorité des prêteurs considère qu’un
Etat est plus certain qu’une entreprise privée de rembourser sa dette... puisqu’un Etat peut lever
l’impôt, à la fois en relevant les taux d’imposition,
et par l’évolution de l’assiette fiscale avec la richesse
produite chaque année. Grosso modo tant que la
richesse supplémentaire produite chaque année (la
croissance du PIB) permet de rembourser les intérêts
de sa dette, il n’y a pas de danger. Le problème
naît si les intérêts augmentent plus vite que la croissance
même du pays : dans ce cas la dette gonfle
toute seule. Pour inscrire les 2 chiffres magiques dans
le TdM (3% de déficit et 60% de dette), Jacques
Delors ne les a pas tirés aux dés. Il a fait un calcul
mathématique simple : avec 3% de PIB de déficit et
60% de dette, la dette en points de PIB se stabilise
car la croissance supplémentaire est supposée couvrir
la hausse des intérêts (1)... Problème : beaucoup
de pays de la zone euro ne sont plus dans ces clous
là. D’où la dégradation des notes souveraines de
l’Espagne ou de la Grèce.
Certains peuvent espérer aussi que les dettes de
l’Etat disparaissent comme par magie grâce à de
l’inflation. Par exemple en étant rachetées par la
Banque centrale. Cela peut marcher une fois, par surprise.
Jamais deux. Si vous spoliez vos créditeurs une
fois, vous n’y parviendrez jamais une seconde fois...
et vous êtes condamnés à entrer dans une boucle
inflationniste sans fin. C’est la raison de l’indépendance
de la BCE, qui garantit que l’inflation n’est pas
générée volontairement pour « dissoudre » une dette.
Cette partie là du contrat était obligatoire pour l’Allemagne.
En France, trop d’économistes et de responsables
politiques ont répété depuis 10 ans que
jamais on ne verrait les taux d’intérêts à long terme
augmenter à cause d’un niveau trop élevé de la
dette... et pourtant c’est exactement ce que l’on voit
depuis quatre mois. Pire, les marchés financiers ne
considèrent plus depuis avril 2010 que la zone euro
est une seule zone financière. Ils appliquent une
prime de risque différenciée aux différents marchés,
Grèce, Espagne, Italie ou France.
Pour aurant, il ne faut pas oublier la deuxième partie
du contrat, celle exigée par la France : la fin de la guerre
commerciale entre les pays de la zone. L’échec est tout
aussi patent. Avec 15,4% de part de l’industrie dans la
valeur ajoutée à la fin de l’année 2009, l’économie française
enregistre le poids industriel le plus faible depuis
les années 50. Et la chute a été brutale : mi 2008, l’industrie
pesait encore 17% dans la valeur ajoutée française,
ce qui était déjà loin du pic de 1974, autour de
21%. Le « dé-crantage » industriel de la France est
l’une des pages marquantes tournées par la crise. Mais
il s’explique aussi par une divergence profonde des
modèles de développement économique de part et
d’autre du Rhin. En choisissant de freiner les salaires
pour faire reposer son développement économique sur
les exportations et non sur sa demande intérieure,
l’Allemagne a clairement fait une victime : la France.
Certes les faibles performances d’innovation de l’Hexagone
y sont aussi pour quelque chose, mais une
grande part des 10 points de parts de marché perdus
en 10 ans sur les marchés européens par la France
s’explique par le choix du modèle allemand. Ce choc
est - pour l’instant - essentiellement lié au secteur
automobile. Pour les autres industries, l’histoire n’est
pas complètement écrite. Notamment, les biens d’équipement,
avec les filières ferroviaire et aéronautique,
continuent de progresser relativement aux autres. Mais
les dégâts industriels et aussi la difficulté à faire se rapprocher
de nouveau les modes de développement
entre les deux économies sont un défi encore plus
important que le rétablissement des comptes publics.
Il est temps que les deux partenaires se rappellent
les termes de leur contrat de mariage. Car n’en
déplaise à la France, la mathématique est froide : il
faudra augmenter les taux d’imposition ... sans pour
autant casser la reprise car ce n’est pas le secteur
privé, en plein désendettement, qui est en mesure de
relever le gant. Et n’en déplaise à l’Allemagne, une
économie mature ne vit pas au crochet des importations
des autres. Elle doit reposer sur sa propre productivité.
Il y a urgence. Car ce que les investisseurs
du monde entier regardent depuis quelques semaines,
c’est bien le risque d’un divorce par consentement
mutuel. En dépit de l’annonce – certes tardive - d’un
plan d’aide à la Grèce, et surtout de l’annonce de la
création d’un fond de solidarité de 750 milliards de
dollars (nuit du 9 au 10 mai), les nerfs des marchés
restent encore à vif. Ce n’est que la rencontre –
encore plus tardive – entre le président français et
la chancelière allemande qui a permis d’enrayer la
chute brutale de la monnaie unique. Comme souvent
dans les crises de vieux couples, les deux partenaires
ont à la fois raison et tord. Mais les agacements
mutuels, les rancoeurs ressassées et les préjugés toujours
latents finissent par devenir dangereux. Plus ils
dureront et plus le reste du monde sera en droit de
s’interroger sur où nous, Européens, allons. Notre responsabilité
est de clore au plus vite cette question.
Et de réaffirmer, pour paraphraser Helmut Kohl, que
nous ne voulons ni d’une Europe française, ni d’une
Europe allemande : nous voulons une France et une
Allemagne européennes.¦
(1) Si le taux d’intérêt nominal est de 5%, la croissance de la zone de 3% et l’inflation de 2%.