Par ANNE-MARIE LE POURHIET,
Professeur de droit public à l’Université Rennes
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Le débat récemment
provoqué par l’hostilité
de la Conférence
des grandes écoles
à l’instauration d’un quota
de 30% de boursiers à
l’entrée de ses établissements,
suit de quelques
jours la demande de la
CGPME de reporter le triplement
des sanctions financières applicables, à partir
du 1er janvier 2010, aux PME qui n’emploieraient
pas 6% de handicapés (1). Se sont ajoutées à ces rébellions
les réactions grimaçantes à l’annonce par Jean-
François Copé du dépôt d’une proposition de loi tendant
à imposer 50% de femmes dans les conseils
d’administration des entreprises (2). Le professeur
François-Xavier Lucas n’a pas hésité à parler à son
sujet de proposition « misérable » s’inscrivant au coeur
de « lois imbéciles (3) »… Il est vrai que la niaiserie
politiquement correcte de ces initiatives paritaristes
n’est pas sans rappeler “La ferme des animaux”
d’Orwell. La parité et la diversité s’inscrivent exactement
dans ce discours hypnotique qui anesthésie
l’esprit critique et s’impose
comme une croyance » (4). Il
est curieux que le parallèle
entre le sociologisme et la rhétorique
marxiste ne soit pas
fait plus souvent et que leur
commune « tentation totalitaire
» ne soit pas davantage
dénoncée par les libéraux.
On nous annonce d’abord comme un drame national
qu’il n’y aurait pas « assez » de boursiers dans
les grandes écoles et le remède aussitôt proposé
sans plus de réflexion est, comme toujours, « il n’y
a qu’à en mettre davantage », par exemple en
imposant des quotas. On propose aussi de modifier
certaines épreuves ou coefficients du concours
ou d’en supprimer certaines disciplines considérées
comme des « facteurs de reproduction des
inégalités sociales » pour reprendre l’expression
chère à Pierre Bourdieu et à ses disciples.
Réfléchissons un instant. D’abord sur le constat.
Pourquoi n’y a-t-il pas « assez » de boursiers dans les
grandes écoles et sur quel critère peut-on déterminer
un seuil standard idéal en la matière ? Est-ce
parce que de nombreux boursiers ne sont pas spécialement
attirés par ces écoles ? Est-ce parce que
leur entourage ne les pousse pas à prolonger des
études longues, difficiles et de toutes façons coûteuses
? Certaines des grandes écoles concernées ont
pourtant déjà mis en place un système (que les
Américains appellent le coaching ou l’outreach) qui
consiste à « aller chercher » les bons élèves dans les
ZEP et à les aider à préparer le concours d’entrée
grâce à un système de mise à niveau culturel par des
tuteurs. Une fois ce rattrapage effectué, les élèves
aidés doivent cependant passer les épreuves du
concours en pleine égalité avec les autres candidats.
Pourquoi ne pas se satisfaire de ce système qui permet
à l’école elle-même de compenser, en amont du
concours, les handicaps culturels d’élèves par ailleurs
prometteurs, sans renoncer pour autant à la méritocratie
ni baisser le niveau ? Cela ne suffit pas, diton,
à atteindre le pourcentage idéal que certains doctrinaires
ont fixé, il faut donc aller plus loin, non plus
en aidant l’élève à franchir l’obstacle mais en supprimant
purement et simplement celui-ci. Soit on fait
passer les boursiers en force en leur réservant des
places avec dispense totale de concours, soit on
fait semblant de continuer à exiger un minimum et
on les fait passer un concours « spécial » ne comportant
pas d’épreuves ni de matières dites « discriminantes
». Les « culturellement déficients » seront
ainsi d’abord dispensés de l’épreuve reine de la dissertation,
censée vérifier, selon nos doctes sociologues,
non seulement les connaissances de l’élève
mais aussi ses « compétences sociales », c'est-à-dire
« l’aisance à l’écrit, le style, la capacité à argumenter
et le choix des exemples pour illustrer son propos
» (5). Ces critères, considérés comme relevant du « capital culturel » transmis par le milieu familial, sont
à éliminer dans le cadre de la chasse aux « héritiers ».
Mais certaines matières « nobles » comme la culture
générale, l’histoire et les langues vivantes sont aussi
considérées comme socialement marquées (ne parlons
pas du latin et du grec « heureusement » abandonnés
depuis longtemps). On propose donc d’en
dispenser également les « défavorisés » auxquels on
fera simplement subir un « entretien de motivation »
et même, peut-être s’ils ne sont pas trop mauvais,
une « synthèse de dossier de presse ». C’est ce que Valérie
Pécresse, avec son art consommé de parler
creux, appelle des « épreuves qui valorisent l’intensité
du parcours du jeune », car « le parcours accompli
par un jeune qui n’a pu être aidé par ses parents
et qui a été scolarisé en ZEP est d’une intensité plus
grande » (sic). Et Richard Descoings d’ajouter que
la mixité sociale issue de cet apartheid dans le
concours apporte à l’école « l’ouverture d’esprit, la
connaissance de la société, la diversité des talents,
des tempéraments et l’humilité » (6). Bien entendu,
tous ceux qui n’ont pas été jugés aptes à passer le
concours normal et qui en ont donc été dispensés,
sont réputés, aussitôt rentrés à l’IEP, se retrouver
comme par miracle exactement au même niveau que
les autres ! Les universités américaines sont plus
honnêtes sur ce point puisque devant les résultats
désespérément médiocres des étudiants ayant bénéficié
de passe-droits à l’entrée il a fallu prétendre que
c’étaient les enseignements dispensés et les épreuves
universitaires elles-mêmes qui étaient également
discriminantes et l’on est donc allé jusqu’à mettre au
point des parcours et diplômes spéciaux pour les
« culturellement différents » !
Il ressort de tous ces propos fumeux qu’il s’agit, au
fond, de recruter des « quotas d’incultes ». Et, bien sûr,
lorsque les « vraies » grandes écoles, plus sérieuses que
l’IEP de Paris, osent dire l’évidence, c'est-à-dire que
ces dispenses vont faire baisser le niveau général, elles
s’attirent les foudres démagogiques de M. Descoings
qui accuse le « lobby des grandes écoles » de vouloir
demeurer « l’apanage des riches ». La riposte est
d’autant plus indigente que l’on sait fort bien que les
meilleurs élèves ne sont pas les « gosses de riches » (les
fils de M. Sarkozy n’ont pas fait l’X…) mais plutôt les
enfants d’enseignants et de professions elles-mêmes
intellectuelles. La princesse de Clèves ne se transmet
pas dans les comptes en banque.
Une « grande » école se doit évidemment d’exiger de
ceux qu’elle va former le bagage de base indispensable
pour recevoir la formation qui y sera dispensée.
Si cette école laisse entrer des jeunes gens qui
n’ont pas la culture historique
et générale nécessaire ni une
maîtrise convenable des
langues vivantes indispensables
aux cursus à laquelle
elle mène, il est plus qu’évident qu’elle va perdre son
prestige et même sa raison d’être. C’est le potentiel
national tout entier qui se dévalorise.
Le problème est évidemment à traiter loin en amont.
Il y aura toujours des familles Le Quesnoy et des
familles Groseille. Mais autrefois les deux familles
regardaient Cinq colonnes à la une à la télévision, tandis
que désormais la première regarde Arte le samedi
soir et la seconde absorbe la vulgarité des émissions
de Patrick Sébastien et autres avilissantes distractions.
Les uns admirent la Joconde, les autres Christine
Bravo, les dissertations de leurs rejetons ne se vaudront
pas. Il en va de même de l’école où les pédagogistes
ont renoncé à l’exigence et ont décidé que
l’enseignement devait être « adapté » aux nouvelles
populations. Le résultat est là : la médiocratie scolaire
et les doctrines multiculturalistes d’assignation à identité
ont cristallisé les inégalités familiales et sociales
au lieu de les estomper. Mais au lieu de s’atteler à restaurer
la rigueur et l’exigence dans l’enseignement primaire
et secondaire on ne trouve rien de mieux à proposer
que d’achever le désastre en introduisant aussi
le renoncement et le nivellement par le bas dans
l’enseignement supérieur. Egaux dans la médiocrité,
telle semble vouloir être la nouvelle devise de la
République. ¦
(1) Le Monde, 3I décembre 2009
(2) Proposition de loi n°2140 relative à la représentation équilibrée des femmes et des
hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance et à l’égalité professionnelle.
(3) F.X. Lucas, La « modernitude » s’invite dans les conseils d’administration, Bull. Joly,
Sociétés 2009, p. 945
(4) André Grjebine et Georges Zimra, De la langue de bois au politiquement correct :
un dialogue », Géopolitique, n°89, 2005, « Le politiquement correct », p. 53
(5) Eric Keslassy, De la discrimination
positive, Bréal 2004, p. 72
(6) Le Monde, 5 janvier 2010 “Egaux dans la médiocrité, telle semble vouloir
être la nouvelle devise de la République”