La France est-elle encore un Etat de droit ?
A propos du projet de loi Grenelle II
Par CHRISTIAN JULIENNE
Président de Héritage & Progrès
Les deux projets de loi « Grenelle » marquent
un très fort recul de l’Etat de droit
en France pour plusieurs raisons :
• La rédaction même des textes est souvent
marquée par un langage très éloigné du
langage du droit et proche du discours moral
ou littéraire. Or la nature du langage est essentielle,
ces textes étant destinés à des procédures
contentieuses et judiciaires.
• Les projets de loi présentés au Parlement le sont
sous la forme hélas bien connue de l’énoncé des
lois précédentes modifiées par le projet : « L’article
A est modifié à l’alinéa B et à la ligne C où les mots
D, E, F sont remplacés par les mots… Lorsqu’une loi
ne comporte que quatre pages, cette formulation peut
être acceptée bien qu’elle soit déjà fort contestable.
Pour une loi comme Grenelle II – 231 pages – ce procédé
devient inadmissible. D’autant qu’il couvre pratiquement
toute la législation en vigueur et modifie 25
codes différents, dont une dizaine en profondeur.
• L’absentéisme parlementaire, souvent dénoncé,
se double d’un absentéisme en commission tout
à fait comparable lorsqu’une loi est trop longue, trop
complexe et trop technique.
• Une loi qui compte à peu près autant de décrets
que d’articles de loi, est-elle encore un texte réellement
législatif ? Le projet Grenelle II ne prévoit
pas moins de 113 décrets pour 103 articles, certains
décrets ayant d’ailleurs un caractère pluriel : « Des
décrets en Conseil d’Etat détermineront…)
• Enfin, le véritable « prurit » législatif qui s’est
emparé du gouvernement, et que le Parlement est
contraint de suivre, aboutit à voter des lois comportant
certaines mesures prévues par des décrets
d’application de lois antérieures qui n’ont pas
encore été rédigés.
Un projet de loi de 230 pages, le plus long
et le plus complexe depuis cinquante ans
Ce projet de loi comporte donc 231 pages et 102
articles. Certains articles sont indiqués comme « nouveaux
» et comportent souvent des découpages importants
: article 22 nouveau, découpé par exemple en
22 bis, 22 ter, 22 quater, etc. Le parlementaire qui voudrait
vraiment faire son travail doit donc examiner non
pas 102 articles mais environ 150. Rappelons qu’il est
élu pour cela, qu’un Etat de droit est un Etat où le
Parlement examine et vote la loi et que de même que
nul Français ne doit ignorer la loi, nul parlementaire
ne doit ignorer son contenu précis.
Or, pour faire ce travail, le parlementaire doit avoir à sa droite l’ouvrage de 230 pages qui contient le
projet de loi et, à sa gauche, une trentaine de
codes : ceux de la construction et de l’habitation (dès
l’article 1), des impôts (dès l’article 2), de l’urbanisme
(dès l’article 5), du patrimoine (dès l’article 13 bis),
de l’environnement (dès l’article 15), des collectivités
territoriales (dès l’article 16), de l’expropriation (dès
l’article 17), le code rural (article 36), le code minier
(article 28), le code de la route (article 20), pour ne
citer que les principaux codes, ainsi que quelques
grandes lois non codifiées comme la loi sur l’eau, la
loi d’orientation des transports intérieurs, la loi d’orientation
de la politique énergétique, etc.
En outre, 15 autres codes sont cités moins souvent
comme : les codes de procédure pénale, de la voirie
routière, des ports maritimes, du domaine public fluvial
et de la navigation intérieure, de la santé publique,
de l’aviation civile, des postes et communication, du
travail, monétaire et financier, du commerce, de la
consommation, de la propriété des personnes
publiques, des forêts, de la défense…
Sans être provocateur posons simplement cette question
: Sur quelques six cents députés, y en a-t-il
dix qui ont lu chaque phrase de ces 231 pages et
qui les ont lues avec, à leur gauche, les trente
codes cités ci-dessus ? Certainement pas. Il faut
espérer – mais ce n’est pas certain – qu’au moins
quatre parlementaires les ont lues, les rapporteurs
généraux de la commission du développement
durable, les rapporteurs pour avis de la commission
des affaires économiques. Mais l’on peut craindre
que pas un seul autre député n’ait fait ce travail. Ni
sans doute aucun ministre, aucun directeur de cabinet,
aucun président des grands organismes environnementaux
concernés comme l’ADEME, l’Agence
Nationale de l’Environnement, etc.
Voilà donc un texte fondamental qui modifie lourdement
près d’un tiers de la législation française qui
sera soumis à six cents députés alors que quatre
d’entre eux le connaîtront, une vingtaine ayant participé chacun à une petite partie du travail de
commission. Certains auront, ça et là, tenté d’introduire
une ou deux modifications au texte dans le chapitre
concernant telle ou telle question intéressant leur
circonscription et parfois la Nation.
Rappelons pourtant l’importance de ce texte qui
prévoit sur onze ans quelques six cents milliards
de dépenses, chiffre cité par l’Office Parlementaire
d’Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques.
Le nombre de décrets prévus – 113 – retire
largement au texte son caractère
législatif au profit des administrations
Les décrets d’application prévus sont très nombreux.
Beaucoup d’entre eux ont un caractère quasiment
législatif. Par exemple, l’article 7 du projet Grenelle
II prévoit que des décrets – et non pas un seul – détermineront
les conditions d’application de l’article et
arrêteront la liste des opérations d’intérêt national mentionnées
à l’article X.
L’article 78 prévoit qu’un décret en Conseil
d’Etat déterminera les modalités et procédures
d’élaboration, de publication, d’évaluation et
de révision des plans de traitement des déchets.
Ce décret fixe notamment les modalités de la consultation
du public, les mesures de publicité à prendre
lors de l’élaboration des plans mais aussi lors de leur
évaluation. Le décret devra aussi fixer les conditions
dans lesquelles le préfet pourra demander aux présidents
des conseils généraux ou du conseil régional
une nouvelle délibération, la révision de ces
plans, etc. Ce texte montre bien que l’administration
jouera dans les faits un rôle plus important que
le législateur. Certains décrets ont souvent rédigés
avec un luxe de détails qui conduit à en faire de
véritables articles de loi. Notamment p. 143, p.
176, p. 188, p. 189, p. 192…
Il est clair par ailleurs que ce texte n’a souvent
pas été revu par des juristes ou que
ceux-ci, effrayés par la complexité du sujet,
l’ont abandonné à l’administration. C’est
ainsi que certains chapitres prévoient sept ou
huit décrets d’application (le chapitre I en prévoit
neuf), tandis que d’autres chapitres pourtant
essentiels, n’en prévoient pratiquement
aucun. C’est le cas du chapitre III où tout le code
de l’urbanisme est réformé en 26 pages sans
décret d’application.
Le rôle que le Parlement va donner à l’administration
est ainsi très variable d’un chapitre à l’autre. Cela peut
aussi signifier que l’administration a déjà joué un
rôle très important dans la préparation du texte.
Dernière remarque : est-il raisonnable dans un Etat
de droit de voter en une seule fois, en une huitaine
de jours, un texte de 230 pages comportant 150
articles et 113 décrets d’application ?
Le projet Grenelle II va jusqu’à faire voter
le Parlement sur des sujets dont des lois
précédentes ont prévu qu’ils doivent faire
l’objet de décrets… non encore publiés
Le « prurit » législatif français conduit à traiter le
même sujet, tous les deux ou trois ans. Dans le
domaine de l’urbanisme, la loi Sueur de décembre
2000 a déjà été modifiée trois fois par des projets
présentés par M. de Robien, M. Borloo et Mme
Boutin. Le projet Grenelle II prévoit de nouvelles
modifications beaucoup plus importantes que les
précédentes.
L’aspect le plus important de la loi Sueur était la
structuration de tout l’urbanisme autour des SCOT et
des PLU et la concentration de l’urbanisme opérationnel
autour des ZAC publiques. Ces deux aspects
ont été très largement remaniés par les lois de 2003,
2006 et 2008. La loi Boutin est notamment assez
novatrice pour ce qui concerne les Programmes
Locaux de l’Habitat. Les décrets d’application
concernant les nouvelles relations à établir entre
PLH, SCOT et PLU n’ont encore pas été rédigé
alors que la loi Grenelle II traite de la même
question dans son article 10. Ce qui est évidemment
incohérent. Compte tenu de l’étendue des
questions traitées par ce texte, il est peu probable de
ne pas y trouver d’autres incohérences.
Le Parlement ayant retrouvé quelques pouvoirs avec
la réforme constitutionnelle de 2008, peut-on lui suggérer
de découper ce projet de loi en six, correspondant
aux six titres actuels du projet ? Et mieux
encore en huit pour avoir des textes homogènes.
Peut-être pourrait-on alors parler de lois votées en
connaissance de cause par des parlementaires ayant
lu les textes qui leur sont proposés. ¦