L’économie en 2010 : vents arrière,
de face et de côté
Par BRUNO CAVALIER, Responsable de la recherche économique d’Oddo Securities
La contraction de l’économie réelle est
terminée au plan global et dans la
majorité des pays : tel est le bilan que
l’on peut faire de l’année 2009 d’un point
de vue macroéconomique. Le risque de
déflation a rapidement reflué, à défaut
d’avoir totalement disparu. Dans ses objectifs
de court terme, la stratégie
de reflation mise en place
à la fin 2008 par les banques
centrales et les gouvernements
a donc porté ses fruits.
Irions-nous jusqu’à dire que la crise
est terminée ? Ce serait trop aventureux,
tant cet événement a eu des
dimensions variées (économique, financière,
sociale), à l’image des causes multiples et imbriquées
qui l’ont provoqué. Rappelons les principales
: la chute du prix des maisons, après une
envolée vertigineuse ; le rationnement du crédit
bancaire, après sa surabondance ; l’extrême volatilité,
à la hausse comme à la baisse, des prix des
matières premières. Disons donc plutôt que la sortie
de crise est amorcée.
Début 2009, il y a un an, la prévision économique était
finalement assez simple. Il suffisait de choisir son camp
dans un monde en noir et blanc. En somme, la faillite
de Lehman Brothers avait réduit l’ensemble des problèmes
à un choix binaire : la stratégie de reflation
pouvait soit échouer, soit réussir. Si elle échouait, la
route était toute tracée vers la dépression économique,
la déflation, le protectionnisme. L’histoire se
répétait comme dans les années 1930… en pire peutêtre.
Si elle réussissait, la crise financière était endiguée
et la récession touchait à son terme en l’espace
de quelques trimestres. C’est la seconde option qui
a prévalu. La phase aiguë de panique est passée, l’activité
économique a repris de l’allant sous l’effet des
politiques de stabilisation et de relance, la visibilité
s’est donc améliorée.
Or – et c’est là le paradoxe du moment – plus l’horizon
s’éclaircit, plus il révèle la complexité des problèmes
qui restent à résoudre. On peut citer les principaux
et observer qu’à chaque fois rien n’est simple.
Premièrement, consolider la croissance économique
afin de permettre une décrue du chômage – car c’est
bien là l’objectif ultime de stabilisation économique.
Deuxièmement; remodeler le système de financement
des économies afin de limiter la formation des
bulles – cela implique de repenser la fonction des
banques. Troisièmement; ramener la conduite de la
politique monétaire dans des chemins bien balisés –
ce qui suppose que les banques centrales mettent fin
à leurs actions non conventionnelles (taux zéro,
monétisation des déficits). Quatrièmement, remettre
de l’ordre dans les finances publiques, en prenant
garde de ne briser ni l’activité économique, ni l’incitation
à investir et à épargner
– cela pose la question
du rôle de l’État dans
l’économie. Enfin, les plus
utopistes ajouteraient sans
doute des objectifs en
matière de gouvernance
globale des grands équilibres monétaires et financiers –
en gros, il s’agirait de rebâtir Bretton Woods sur de
nouvelles bases.
Pour résumer d’un mot tous les enjeux qui viennent
d’être énumérés, on pourrait dire qu’il s’agit d’une
manière ou d’une autre de régler la facture de la
crise. Dans l’urgence, les responsables de politique
économique n’ont pas évalué le coût, ni peut-être
toutes les conséquences (dommageables) à moyen
terme, des politiques de reflation. Toute leur attention
était mobilisée sur l’instant présent. C’est l’heureen 2010 de faire ce travail d’évaluation et de normalisation
de ces actions. Essayons donc d’éclairer
le contexte.
Vents arrière : les moteurs
Il faut partir des éléments positifs de la situation présente.
La machine économique a été remise en route.
Ainsi, à la fin 2008 et au début 2009, le
volume du PIB mondial baissait à une
vitesse d’environ 5% en rythme annualisé.
À la fin 2009, il progressait sur une pente
d’environ 4%. L’accélération du rythme de
croissance est donc phénoménale. Les conditions
monétaires et financières sont extrêmement accommodantes
et la politique économique ne va pas se durcir
brutalement. Certains effets positifs de la relance
budgétaire sont encore à venir. Le cycle des stocks
joue son rôle de soutien de l’activité et il va continuer
ainsi encore quelque temps. Le commerce mondial
donne des signes de réveil. Enfin, il y a quelques
timides lueurs d’espoir concernant le marché du travail.
En somme, il y a une faible probabilité que
l’économie mondiale rechute en récession ("double
dip") au cours des prochains trimestres.
Toutefois, la forte croissance mondiale constatée à la
fin 2009 n’est pas extrapolable en l’état. La raison principale
tient au fait que son socle est étroit, et donc
fragile. Pour l’instant, la reprise est technique et sous
perfusion. L’extension de la base de croissance –
pour faire simple, le passage d’un rebond tiré par le
cycle des stocks et la dépense publique à une croissance
résultant de la demande privée – va se faire,
mais sera imparfaite, ce qui peut présager quelques
à-coups. Un certain affaissement des rythmes de
croissance instantanée est très probable en 2010.
Vents de face : les freins
Une crise exceptionnelle tant par son amplitude et que
par la variété de ses dimensions, laisse fatalement des
cicatrices profondes. On les voit sur le tissu économique
et social (chômage élevé) et dans le secteur financier
(restriction du crédit). Les éléments déterminants de la
capacité de dépense, comme le revenu d’activité et
l’accès au crédit, sont donc là directement touchés.
Jusqu’à présent, le système économique est parvenu,
tant bien que mal, à surmonter ce double handicap
grâce à une politique très stimulante. Mais, le temps
passant, elle nous semble aussi hautement déstabilisante,
tant au plan monétaire que budgétaire. On ne
peut pas indéfiniment mettre en péril la stabilité à
moyen terme pour le plaisir de sauver la croissance
du trimestre prochain. Il faut trouver un arbitrage – ce
qui est très délicat – entre la normalisation de la politique
économique (moins de soutien à court terme)
et le maintien en l’état de la stratégie de reflation
(plus de risque à moyen terme). Devant la difficulté
de l’exercice, les responsables de politique économique
restent pour l’instant très vagues sur leurs intentions.
Vents de côté : les risques
Il ne s’agit pas ici de fantasmer sur les risques
extrêmes, comme la déflation généralisée (ou l’hyperinflation
– au choix), la faillite en chaîne des États,
avec, comme corollaire, le débasement des monnaies
fiduciaires, dollar en tête, ou encore l’éclatement
de l’UEM… Pour autant, il existe de sérieuses sources
d’instabilité pour l’équilibre actuel de l’économie et
de la finance. Citons-en deux. La première vient de
Chine. Aussi paradoxal que celui puisse paraître
s’agissant du champion du monde de la croissance,
la Chine est un facteur de risque en l’état actuel de
ses politiques économiques, marquées par un excès
de crédit, la sousévaluation
de sa
devise et la faiblesse
de ses taux d’intérêt. Les autorités chinoises
paraissent prendre le sujet au sérieux et vouloir éviter
une surchauffe. Mais des intentions aux actes, il
y a tout l’espace des mauvaises surprises. Le second
problème majeur pour les prochains trimestres vient
de l’envolée des dettes publiques dans l’ensemble des
grands pays développés (environ +25 points de PIB
en l’espace de deux ans). Face à l’ampleur des déficits
prévus en 2010, l’équilibre des marchés obligataires,
c’est-à-dire le niveau des taux d’intérêt, ne
peut que se modifier, la seule question étant de savoir
si cette tension sur les taux sera maîtrisée ou violente.
Pour atténuer le choc, un changement d’orientation
des politiques budgétaires dans un sens plus restrictif
est impératif. Dans leur ensemble, les gouvernements
auront à préparer le terrain dès cette année. ¦