De la rémunération des banquiers et des origines de la crise
Par Jean-Luc Baslé, Ancien Directeur de Citigroup à New
York
Les 24 et 26 août, la
rémunération des
banquiers a fait la
"une" des Echos. Nicolas Sarkozy s’est
emparé de ce dossier avec la détermination
qu’on lui connaît et a fait
reculer les banques. Tant au plan
moral que politique, il devait agir. Il
est indécent de la part de Goldman
Sachs, de BNP Paribas et de bien
d’autres banques de payer des bonus
hors de proportions avec les gains de
millions (milliards) de gens. Il l’est
d’autant plus que la crise à laquelle les
banques ont contribué par leurs prises
de positions hasardeuses, a augmenté
le chômage dans la plupart des pays.
Pour autant, cette question des rémunérations
peut se révéler dangereuse en
focalisant les esprits sur un seul aspect
de la crise. Ce pourrait être selon la proverbiale
expression : "l’arbre qui cache
la forêt". Pour éviter ce danger, il
convient d’établir l’origine de cette
focalisation, puis cela fait, de s’interroger
sur les causes de la crise pour
conclure par une ébauche de solution.
Deux très bonnes études
Cette focalisation sur la rémunération des
traders provient de deux excellentes
études. La première s’intitule : "The
Evolution of the US Financial Industry
from 1860 to 2007 : Theory and Evidence”(
1). Elle est signée Thomas Philippon,
économiste, professeur à la Stern
School of Business de New York University.
La seconde, "Wages and Human
Capital in the U.S. Financial Industry :
1909-2006" (2), est co-écrite par Thomas
Philippon et Ariell Reshef, professeur
d’économie à l’Université de Virginie.
Dans la première, l’économiste français
souligne l’importance croissante du secteur
financier aux Etats-Unis qui passe
de 2% du Produit Intérieur Brut (PIB) en
1860 à 8% en 2006. Dans la seconde, les
auteurs établissent un lien entre la rémunération
excessive des banquiers, d’une
part, et les crises de 1929 et
d’aujourd’hui, d’autre part. L’excès de
rémunération provient d’une "rente",
nous disent-ils, c’est-à-dire de la capacité
d’acteurs économiques de surfacturer
leurs services en raison de leur
position dominante, en l’occurrence les
traders qui sont en mesure d’arracher
aux banques des bonus extravagants
grâce à la titrisation et aux activités spéculatives
juteuses qu’elle autorise. En
clair, c’est à une évolution du "business
model" des banques ces trente dernières
années que l’on doit ces bonus
qui font la "une" des journaux
aujourd’hui.
Il y a vingt ou trente ans, les bonus ne
posaient pas problème pour la simple
raison que les bénéfices des banques
ne les autorisaient pas. La solution à
ces bonus ne réside donc pas dans
une nouvelle législation qu’elle que
soit sa forme – ajournement partiel des
bonus, limitation des rémunérations en
valeur absolue ou fiscalité confiscatoire
– mais dans une refonte du "business
model" des banques.
Une crise aux causes
multiples
Au vu de cette obsession à l’égard
des bonus, le risque existe que s’instaure
dans les esprits cette idée simpliste
que la crise est due à la rémunération
des traders et par contrecoup
aux seules banques. Ce serait là non
seulement une injustice mais une grossière
erreur. Elle conduirait les gouvernements
à ne corriger que partiellement
le problème, voire à faire plus
de mal que de bien. Attribuer l’origine
de la crise à une seule cause revient
à assigner la Guerre 14-18 à la volonté
des Français de récupérer l’Alsace et
la Lorraine. Or si cette volonté existait
elle ne serait être considérée comme
l’unique cause de la Grande Guerre.
Tous les grands évènements ont des
causes multiples, des causes immédiates,
des causes lointaines, des
causes sous-jacentes, etc. La crise que
nous traversons ne fait pas exception.
Contrairement à une opinion largement
répandue, particulièrement en
France, cette crise n’est pas celle du
capitalisme. Elle n’est pas non plus
l’expression d’un cycle de Kondratiev
ou un coup du sort. Elle est le fait
d’hommes de pouvoir qu’ils soient politiques,
fonctionnaires ou banquiers.
Des hommes tels que George W. Bush,
Hu Jintao, Alan Greenspan, Richard
Fuld, ou Stanley O’Neal (4) Ils ont chacun
pour leur part contribué à la crise.
Le laxisme monétaire d’Alan Greenspan
jointe à la politique du beurre et des
canons de George W. Bush constitue
la cause première de la crise. La décision
de la Chine d’axer sa croissance
sur une main d’oeuvre abondante, bon
marché et un yuan sous-évalué l’a renforcée.
Ces politiques ont généré des
déséquilibres commerciaux abyssaux et
engendré des mouvements de capitaux
qui ont facilité sa propagation à
travers le monde en un temps record.
Il en a résulté un excès de liquidité que
Ben Bernanke, gouverneur de la Federal
Reserve Bank (Fed), a qualifié de
« savings glut » (5) et attribué à tort à
la sophistication des marchés financiers
américains. Alan Greenspan a
parlé, quant à lui, de « conundrum » (6)
pour décrire le bas niveau des taux
d’intérêt à long terme sur le marché
américain. Il n’y avait pas d’énigme.
Nous le savons aujourd’hui. Ce niveau
exceptionnellement bas s’expliquait
par l’afflux des capitaux chinois – afflux
sans lequel l’expansion des subprimes
eut été impossible.
Cet enchaînement montre, s’il en était
besoin, que promouvoir le commerce
mondial en l’absence de règles est une ineptie. Keynes qui l’avait compris,
avait fait inscrire dans les statuts
du Fonds une disposition limitant les
déséquilibres commerciaux. (7)
Des décisions de bons sens
ou apparaissant comme tel
A la décharge de ces hommes de pouvoir,
si certaines de leurs décisions
avaient un caractère politique, voire
idéologique notoire, bon nombre
étaient des mesures de bon sens ou
apparaissant comme tel lorsqu’elles
furent prises. Ce n’est que plus tard
que leur caractère délétère se révéla.
La détermination de George W. Bush
d’aider les minorités à accéder à la propriété
part d’un bon sentiment (8).
Elle n’en est pas moins à l’origine de
la crise des subprimes. La décision de
Greenspan d’injecter des liquidités
dans l’économie américaine suite à
l’explosion de la bulle Internet en
2000 se justifiait par la crainte d’une
récession. Elle facilita l’émergence des
subprimes. La décision de la Chine
d’abandonner le développement de
l’agriculture, cher à Mao, en faveur de
l’industrie et de l’exportation s’expliquait
au vue des conditions imposées
à la Corée du Sud, à l’Indonésie et à
la Thaïlande par le FMI au nom du
Consensus de Washington. Cette décision
de la Chine contribua à la crise
des subprimes en poussant les taux
d’intérêts américains à long terme à la
baisse. La fusion de Citibank et de
Travelers en 1999 qui donna naissance
à Citigroup, première institution
financière mondiale, procédait
d’une logique qui alors s’imposait à
tous : la création d’un supermarché de
la finance. Ce géant se révéla ingérable.
Il amorce aujourd’hui son
démantèlement sous la pression des
autorités américaines. L’abrogation du
Glass-Steagall Act en 1999 ratifiait une
évolution du secteur bancaire qui alors
semblait inéluctable. Elle se révéla
catastrophique par le mélange des
genres qu’elle provoqua.
Isolées aucune de ces décisions n’était
suffisante pour créer un bouleversement.
Leur confluence dans un monde
globalisé conduit à la crise que nous
connaissons aujourd’hui. Voilà brièvement
résumé ce que l’on peut dire
sur les causes de cette crise. Les
banques ne l’ont pas initiée. Elles l’ont
aggravée par des politiques irresponsables
et un lobbying intense en faveur
de la déréglementation.
Assurer la stabilité du
système financier mondial
Aussi séduisante soit-elle, la théorie de
Thomas Philippon ne donne qu’une
vue partielle de la crise et contribue à
diaboliser les banquiers aux yeux des
politiques. Or si les banquiers ont profité
de la crise, ils n’en sont pas les initiateurs.
La politique monétaire d’Alan
Greenspan en est le déclencheur. Son
refus de relever les taux d’intérêt en
décembre 1996 après avoir reconnu
que les marchés faisaient preuve d’une
"exubérance irrationnelle" est incompréhensible.
Le laxisme de Christopher
Cox, président de la Security and
Exchange Commission (SEC), l’autorité
des marchés aux Etats-Unis, est tout
aussi inconcevable. L’affaire Madoff a fait
grand bruit en raison de sa dimension
et de la notoriété des personnes bernées
par l’escroc mais elle n’est pas la seule,
et n’aurait jamais du avoir lieu. La Chine
portent aussi sa part de responsabilité,
comme nous l’avons mentionné, ainsi
que d’autres pays d’Asie et d’Europe.
Cette mise au point n’exonère pas les
banquiers qui ont fait preuve d’une irresponsabilité
et d’une avidité peu communes,
comme l’illustrent Lehman Brothers
et l’affaire Kerviel. Elle vise à rétablir
la part de responsabilité de chacun.
Pour restaurer la croissance et la stabilité,
les gouvernements doivent donc :
a) créer un nouveau système monétaire
international en remplacement du
défunt Bretton Woods pour éviter les
déséquilibres commerciaux de ces dernières
années, b) renforcer le rôle des
autorités de tutelle tant au plan national
qu’international pour éviter le risque
systémique auquel le monde a été
confronté suite à la faillite de Lehman
Brothers, et c) recentrer le "business
model" des banques sur leur fonction
principale : le financement de l’économie.
On le voit, la rémunération des traders
ne constitue qu’un aspect, voire un
aspect secondaire, dans un ensemble
beaucoup plus vaste, beaucoup plus
complexe et surtout beaucoup plus difficile
à solutionner en raison de sa
dimension mondiale que ne le laisse
entendre la seule question des bonus.
(1) National Bureau of Economic
Research – November 2008.
(2) National Bureau of Economic Research – January 2009
(3) Economiste russe célèbre pour sa théorie des cycles se répétant
tous les 50 ans environ et comprenant deux phases : l’une
ascendante pendant laquelle les entreprises prennent davantage
de risques pour tirer pleinement profit de la croissance,
l’autre descendante qui se caractérise par une concentration
des entreprises et une forte montée du chômage. A la suite
d’un procès initié par Staline, Nikolaï Kondratiev fut envoyé
au goulag où il fut fusillé.
(4) Respectivement président des Etats-Unis, de la Chine,
gouverneur de la Federal Reserve Bank, président de Lehman
Bros., et de Merrill Lynch.
(5) Excès d’épargne.
(6) Enigme.
(7) Il s’agit de l’Article IV
(8) L’un des thèmes récurrents de sa campagne était : "The
ownership Society" que l’on traduirait en français par "l’accès
à la propriété pour tous".
Economiste russe célèbre pour sa théorie des cycles se répétant
tous les 50 ans environ et comprenant deux phases : l’une
ascendante pendant laquelle les entreprises prennent davantage
de risques pour tirer pleinement profit de la croissance,
l’autre descendante qui se caractérise par une concentration
des entreprises et une forte montée du chômage. A la suite
d’un procès initié par Staline, Nikolaï Kondratiev fut envoyé
au goulag où il fut fusillé.