La France est probablement sur le point
de vivre sa plus grave récession depuis
1945. Avec la multiplication des fermetures
d'usines, le spectre du déclin industriel
est réapparu.
La crise frappe une industrie déjà très fragilisée
depuis les années 2000 (pertes de
parts de marché, déclin technologique, …).
Elle touche durement les secteurs peu innovants,
sur lesquels la France est fortement
spécialisés (industries intermédiaires, automobile,
…). Bloquée par un environnement économique
peu incitatif, l’industrie française n’a pas pu se
positionner sur les créneaux les plus dynamiques.
Dans ce contexte, l’enjeu de la politique industrielle
est clair. Il est d’accompagner les restructurations, de
promouvoir les industries
de demain et de soutenir
les entreprises, tout en
veillant aux intérêts français
dans la mondialisation.
Comment synthétiser les
principaux aspects de cette
stratégie ?
Un préalable : la réforme de notre
gouvernance économique
La fragmentation des responsabilités politiques en
matière industrielle rend particulièrement difficile la
définition d’une stratégie efficace.
Les tâches pourraient être redéfinies en application
du principe de subsidiarité. Aux régions, l’accompagnement
des pôles de compétitivité et des bassins
d’emplois. A l’Etat les mesures visant à assurer l’attractivité
du territoire et l’aide aux petites et moyennes
entreprises. A l’Union européenne enfin la définition
des priorités technologiques et économiques de long
terme et le soutien aux grandes entreprises.
Les initiatives des uns et des autres méritent également
une meilleure coordination. A l’échelle locale, le leadership
de la région pourrait être renforcé vis-à-vis
du département. Au niveau national, un Conseil national
de l’industrie et de l’innovation placé auprès du
Premier ministre pourrait être créé pour définir la stratégie
industrielle et scientifique du pays et coordonner
les initiatives ministérielles en ce domaine. Un
grand ministère de l’Industrie, de l’Innovation et du
Commerce extérieur en serait le principal acteur. A
l'échelle européenne, la gouvernance des différentes
politiques économiques pourrait être unifiée afin de
mettre un terme aux conflits entre politiques communautaires.
Accompagner les restructurations en cours
Molex, Continental, Caterpillar… Ces quelques dossiers
très médiatisés cachent une cohorte de 1 400
plans de sauvegarde de l’emploi par an. Dans la
mondialisation, les restructurations sont devenues la
règle. Elles touchent tous les secteurs, partout, à tout
moment. Leurs premières victimes sont les salariés et
les territoires les plus démunis. Comment en réduire
les effets ? En renforçant la mobilité des travailleurs
par des aides réellement incitatives (formation professionnelle,
prime à la mobilité géographique, …).
La solidarité nationale et européenne (Fonds national
de réindustrialisation, Fonds européen d'ajustement
à la mondialisation) devrait jouer à plein pour financer
cet accompagnement.
Favoriser l’émergence de l’industrie de
demain
Dans une économie de marché, la première responsabilité
de l’Etat est de mettre en place un écosystème favorable
au développement industriel. La réforme de la fiscalité
devrait être au coeur de cette politique, avec la mise
en oeuvre de deux mesures emblématiques : la "TVA
sociale" et la suppression de la taxe professionnelle.
La réglementation peut
encore être améliorée pour réconcilier les
investisseurs avec le territoire français.
Deuxième axe indispensable au renouvellement
du tissu industriel : une
politique de l’innovation cohérente et
forte. Certes, des initiatives ont été prises depuis
2000 (pôles de compétitivité, …) mais il existe encore un formidable gisement de progrès en la
matière. L’actualité rappelle la difficulté à réformer
les universités et les organismes publics de
recherche. Mais l’enjeu est décisif. Recherche
publique et innovation privée ne devraient plus être
antinomiques. La réforme des modes de financement
est un levier important pour piloter ce changement.
Le système actuel, qui finance des structures,
ne permet pas un pilotage fin et réactif de
l’effort de recherche. Compte-tenu du caractère restreint
des ressources, il est légitime que l’Etat définisse
ses priorités : biotechnologies, nanotechnologies,
nouvelles énergies, NTIC … Les fonds
publics devraient être octroyés par un nombre
limité d’agences (ANR, OSEO, DGA…) et laisser une
place essentielle au financement de projets (au
moins 50 %) conduits à la fois par des laboratoires
publics et des PME-PMI.
Pour les grands programmes – les Airbus de demain –
c’est à l’échelle européenne qu’il faut agir. Avec des
budgets en milliards d’euros. Ceci implique de créer
des infrastructures de recherche communes (universités
et clusters de dimension mondiale) et de redéployer
le budget de l’Union en faveur de l’innovation
(ce n’est pas la politique agricole commune qui permettra
de tenir les engagements pris au Sommet de
Lisbonne). A terme, un réel impôt européen pourrait
être levé pour financer le montage de grands programmes
communautaires. Faute de quoi, l’Union
devra laisser se construire des partenariats réunissant
un nombre limité d’entreprises et de pays membres.
Soutenir les entreprises de manière
ciblée, à l’échelle française et européenne
A chaque crise, sa nouvelle aide. Aujourd’hui, les aides
à l’industrie formeraient un maquis de 6 000 dispositifs.
Ce foisonnement est le gage d’un saupoudrage
des budgets et d’une absence de visibilité sur l’impact
réel des aides. Il faudrait supprimer les aides inefficaces
et focaliser les ressources publiques sur les
entreprises qui en ont le plus besoin, les PME. Outre
un Small Business Act européen, les petites et
moyennes industries méritent des mesures incitant les
diplômés à les rejoindre (bourses d’étude, dispositifs
de partage de la valeur, …) et des financements
diversifiés (soutien aux business angels et au capital
risk, création d’un Fonds national de soutien garanti
par l’Etat, incitations fiscales à l’investissement de
l’assurance-vie dans le financement des PME,…).
Quant aux grandes entreprises, c’est surtout par
l’Union européenne qu’elles auraient vocation à être
soutenues. Ceci implique une décrispation de la politique
communautaire de la concurrence, qui devrait
mieux prendre en compte nos intérêts industriels et
commerciaux. A cet effet, le Conseil européen devrait
être mobilisé davantage dans les procédures de
contrôle des concentrations et des aides d’Etat.
Assumer la défense des intérêts
industriels français dans la mondialisation
Un "patriotisme économique" qui ne serait qu’un
retour inavoué au protectionnisme ne protègera pas
nos usines de la crise. Défendre l’industrie en
France, c’est accepter la mondialisation en la soumettant
à des règles : transparence des flux financiers
internationaux, réciprocité dans les échanges
commerciaux internationaux, … Ceci passe évidemment
par une concertation renforcée à l’échelle
mondiale, dans la droite ligne du dernier sommet
du G20. En parallèle, il faudrait recréer le lien
entre le citoyen et l’entreprise, en augmentant le
niveau de l’épargne en action des ménages, en
accroissant la participation des salariés et en encourageant
l’actionnariat familial.
Enfin, les industries stratégiques méritent une attention
particulière. A quand une véritable Europe de
l’armement ? A quand un dispositif partagé de défense
des industries sensibles ?
A l’heure où l’Etat régulateur est à nouveau
au goût du jour, faut-il en revenir
au colbertisme d’antan ? Dans le nouveau
contexte mondial, une politique industrielle
moderne consiste plutôt à entreprendre
une stratégie multiforme, fondée
sur la rationalisation des structures, la focalisation
des ressources et l’européanisation des efforts.
*Auteur de “Quelle stratégie industrielle pour la France face à la mondialisation ?”,
paru aux éditions Technip