Par JEAN-HERVÉ LORENZI, Président du Cercle des économistes
En cette fin de printemps 2009, le
monde entier s'interroge sur la
pertinence et l'efficacité des plans
de soutien à l'activité économique proposés
un peu partout, de la Chine au
Japon en passant bien évidemment, modestement
par l'Europe, et avec une vigueur exceptionnelle par
les Etats-Unis. Les questions sont simples : l'ampleur
est-elle suffisante, adaptée aux sujets, exhaustive
dans sa démarche, prospective dans son contenu,
imaginative dans son mode de financement ? Dans
le cas de la France, on le sait depuis de nombreuses
années, les problèmes lourds sont de deux ordres :
en premier lieu, baisse de compétitivité constatée
depuis une toute petite dizaine d'années et indiscutable
lorsque l'on regarde les pertes relatives des
parts de marché sur la zone euro qui sont l'équivalent
de vases communicants entre les exportations
françaises et allemandes. Et puis il y a ces populations
fragiles, ces pauvres, souvent en activité, dont
l'importance quantitative dans notre pays est plus
forte que chez nos voisins. Compétitivité et fragilité,
tels sont les deux mots clefs de toute politique
de relance tout en ayant à l'esprit que cette crise,
si douloureuse soit-elle, peut être l'occasion remarquable
d'un repositionnement de notre économie
sur une trajectoire plus conforme à son histoire
économique. Mais faut-il encore comprendre ce
qui se passe sous nos yeux, sans vision préconçue,
inadaptée à cette situation exceptionnelle. Et c'est
là où le livre du Cercle des économistes, "Fin de
monde ou sortie de crise ?" apporte une réflexion
rigoureuse et essentielle : en
effet nous y présentons de
manière complète et cohérente
les deux interprétations possibles
des déséquilibres mondiaux
actuels. Elles permettent
de comprendre et l'une et l'autre, la logique des stratégies
de réponse que doivent donner les pays de
l’OCDE et les pays émergents aux problèmes de
relance de la croissance, de répartition des revenus,
de politique monétaire et budgétaire, de redéfinition
d’un système financier, de recapitalisation des
banques, de politiques de l’emploi et de l’immigration,
de politiques de ressources rares. L’État est
au coeur de cette redistribution des cartes, mais
son retour est radicalement différent selon le diagnostic
porté sur la crise. Nous sommes en effet
devant deux thèses également recevables : soit
celle d’un simple moment dans un cycle, soit celle
d’une rupture profonde de l’économie mondiale.
Selon qu’il s’agit de l’une ou de l’autre, les solutions
apportées par les Etats peuvent être appropriées ou
désastreuses. Reprenons tout cela depuis le début :
excès de liquidité et donc d'endettement, des actifs
surévalués, un écrasement des primes de risque, une
déresponsabilisation des prêteurs (titrisation) et une
interaction procyclique des normes comptables et
prudentielles. Tous les éléments étaient en place en
2007 pour qu'une crise locale dégénère en crise globale,
pour que les subprimes américains entraînent
une récession mondiale. Dans les courbes plongeantes
des cours de Bourse, certains veulent alors
reconnaître une silhouette inquiétante, celle du
spectre de la grande crise de 1929. Cette crainte n'est
pas partagée par tous, mais les observateurs s'accordent
sur un point : la période que nous traversons
n'est pas un simple retournement de marché,
mais une crise de l'industrie financière et de sa
structure même.
Alors comment choisir son interprétation des
désordres actuels ? Dans ce moment de remise en
cause généralisée, trois sujets clés peuvent délimiter
le débat. Ces questions tiennent lieu de bornes
sur le territoire inconnu dans lequel nous entrons.
Elles circonscrivent l'incertitude, marquent les positions,
ce sont celles par rapport auxquelles il est possible
de se situer. Sur ces trois questions fondamentales,
tous les grands décideurs politiques et
économiques ont évolué et continuent d'évoluer.
Naviguant au gré des circonstances, mais toujours
de cohérence en cohérence, sans à chaque fois
avoir tort, se tromper ni pouvoir se prévaloir de détenir l'unique vérité, ce qui montre la difficulté d'être
sûr et définitif sur l'action à mener. Le premier sujet
concerne l'ampleur de la crise. Quand le 14 septembre
2008, le Trésor américain, par la voix d'Henry
Paulson, et la FED, par celle de Ben Bernanke,
décident de laisser la banque Lehman aller à la
faillite, c'est parce que "le marché doit s'occuper du
marché". Le risque est calculé, il n'y aura pas d'intervention
publique tant que la stabilité du système
n'est pas menacée. La panique est telle que, dès le
lendemain, Paulson accepte de débloquer presque
85 milliards de dollars pour renflouer l'assureur
AIG. Cette crise est-elle le reflet d'un simple retournement
de conjoncture ou un tsunami systémique
? Quelle en est l'ampleur ? Fin de monde ou sortie
de crise ? Le second sujet touche à la contagion. Née
d'un marché local et ultra-spécialisé, la crise s'étend
chaque jour un peu plus à l'économie mondiale.
Comment un phénomène, à l'origine purement
financier, peut "accrocher" le réel, l'entraîner dans
sa chute ? Faut-il améliorer l'existant ou réinventer
des règles du jeu ? Réguler à la marge le seul secteur
financier ou reconstruire tout un système économique
? Fin de monde ou sortie de crise ? Enfin,
la troisième question se rapporte aux enjeux géographiques.
Solidarité, complémentarité des économies
: cette crise, la première de cette ampleur
dans un monde globalisé, est un test pour une
mondialisation jusqu'ici en expansion constante.
Quel est l'échelon le plus pertinent pour y répondre ?
Poursuite de la mondialisation ou repli protectionniste
? Fin de monde ou sortie de crise ?
L'opposition est frontale entre ceux qui
imaginent un redémarrage de l'économie
mondiale au second semestre 2009 et ceux
qui imaginent la crise profonde et durable.
L'avenir nous dira qui a raison, mais
comme toujours ce qui compte, c'est la
cohérence intellectuelle des uns et des autres, c'est-à-dire l'aptitude à imaginer des politiques économiques
adaptées à sa propre vision.
La période actuelle peut être caractérisée comme
celle d'une grande crise correspondant à un changement
de régime économique du type que l'on
a connu en 1873 ou en 1882 ou celles des années
1930 si souvent évoquées. La sortie de crise suppose
alors de véritables changements structurels
bien au-delà de simples politiques conjoncturelles
même massives. Les conséquences de cette crise
sont considérables et le risque de voir la récession
se transformer en dépression cumulative est grand.
On peut imaginer que les années 2009, 2010,
2011, 2012 se caractérisent par une forte déflation
; un chômage de masse s'élevant par paliers successifs
; un risque d'effondrement de la mondialisation
avec un nouveau choc en retour sur la
dépression ; une destruction de certains secteurs
économiques ; la multiplication des faillites ; des
tensions politiques internationales fortes ; d'importants
mouvements sociaux
aux Etats-Unis et en Europe mais
également dans les pays émergents,
en particulier en Chine.
C'est cette hypothèse que nous
avons baptisé "fin de monde", même s'il s'agit
bien évidemment d'un abus de langage.
L'autre hypothèse est plus souriante et correspond
à une crise cyclique classique mais sévère. On
peut imaginer dans ce cadre-là, qu'après une
période de récession forte, une politique économique
rigoureuse permettra un retour à l'expansion.
Ce qui donne pour conséquences : une
récession en 2009, mais un redémarrage au 1er trimestre
2010 ; une remontée du chômage de deux
ou trois points, peut-être réversible en 2010 en
fonction des mesures prises en 2009 ; un assainissement
durable de la finance – la "leçon" a
porté pour dix ans et prévoit un assainissement
de l'économie "réelle" avec élimination des entreprises
peu productives. D'où un départ pour un
nouveau cycle de hausse de la productivité et de
création d'emplois ; hausse de la Bourse et retour
à la normale du marché immobilier (après une
baisse comprise entre 10 % et 20 %) fin 2009 ;
remontée des taux d'intérêts afin de limiter les
risques inflationnistes après 2010 ; après la
reprise, une politique prudente de réduction des
déficits publics. C'est ce scénario que nous avons
appelé "sortie de crise".
On le voit, le diagnostic n'est pas aisé mais la mi-2009
rendra obligatoire pour nos dirigeants l'adaptation des
vraies politiques économiques à des perspectives
enfin explicitées.