Par CHARLES COGAN, Chercheur à la John F. Kennedy School of
Government, Université de Harvard*
Introduction
Comme l’a fait remarquer Henry Kissinger,
au cours d’un entretien que j’ai eu avec
lui à propos de mon livre, Diplomatie à la française (1),
le comportement des Français s’explique par leur passé culturel
et leur passé historique. Cette observation a confirmé
la structure que j’avais déjà décidée pour ce livre. Cette
structure est basée sur l’idée qu’il y a deux "fils" à analyser,
afin de mieux comprendre la manière de négocier des
Français, à savoir ce qu’on peut appeler le fil culturel et
le fil historique. Ces fils sont au demeurant souvent enchevêtrés.
Par exemple, la culture politique française, qui est
bien différente de celle des États-Unis, est basée non seulement
sur la pensée des hommes et des femmes qui ont
contribué au débat, mais aussi sur l’histoire de la France,
ses moments de gloire et ses bouleversements.
La culture politique française est intimement liée à la
Révolution française tout autant que la culture politique
américaine est sortie de la Révolution américaine et de la
Constitution qui a suivi. Or, ces deux révolutions, survenues
autour de la même époque, ont été animées par des
philosophies politiques fort différentes, surtout en ce qui
concerne le rôle de l’individu vis-à-vis de l’État et la place
de la religion dans la société. Comme François Furet l’a
observé, "la civilisation américaine est dans sa réalité à la
fois trop mêlée de foi chrétienne et trop confiante en l’esprit
de libre entreprise pour séduire tous ceux qui ne peuvent
penser l’avenir de la démocratie que séparé et du christianisme
et du capitalisme : les enfants innombrables de la
Révolution française" (2).
Le fil “culturel”
En ce qui concerne le fil “culturel” il y a quelque chose,
y compris et surtout dans la langue, qui éloigne – fortement
- les Français des Anglo-Américains. Comme Fernand
Braudel l’a relevé, "La France c’est la langue" (3). En
dehors de la langue, les Français ont un système d’éducation,
une tradition juridique, et un passé religieux qui
sont aux antipodes du modèle Anglo-Américain. Pour parler
globalement, la différence pourrait se résumer en deux
mots: l’approche inductive vis-à-vis de l’approche déductive.
Les Français choisissent la méthode déductive. Cela
veut dire qu’on commence en cherchant une règle générale
et qu’on déduit ensuite les données particulières.
C’est une approche de haut en bas (top-down). Dans la
pensée Anglo-Américaine au contraire, la méthode est
inductive. On commence avec les éléments particuliers et
on arrive ultérieurement aux principes. C’est une approche
de bas en haut (bottom-up).
Dans le fil culturel l’idée-phare qui ressort est celle de la
"déesse de la raison" – une notion particulièrement française
qui prétend que l’exercice de la raison peut changer
le monde. L’emploi du terme "déesse" est un peu ironique,
mais pas anodin, car avec le Siècle des Lumières
et la tabula rasa de la Révolution qui y a succédé, la raison
est devenue le substitut de la religion. Le culte de la
raison demeure aujourd’hui une sorte de fixation nationale
dont les élites françaises croient avoir le secret.
Le fil “historique”
Dans le fil historique, on voit poindre une dialectique. D’un
côté, il y a le thème de "la Grande Nation", basé sur la tradition
de puissance et de longévité inhérente à l’État français,
un État soutenu par une bureaucratie centralisée qui
date de l’époque du cardinal de Richelieu – une situation
qui n’a pas d’équivalent en Europe continentale. En France,
l’État est considéré non pas comme un instrument d’intrusion
ou une entrave à la liberté, mais plutôt comme un juste
arbitre. Il y a en France un respect pour la fonction
publique, et dans cette bureaucratie hiérarchisée existe une
propension au secret et à la discipline.
La tradition de "la Grande Nation", soutenue par un appareil
étatique très puissant, amène à une culture d’autorité
qui est l’apanage des négociateurs français et qui apparaît
parfois aux autres comme une marque d’arrogance. Liée
intimement à cette culture d’autorité existe une autre culture
qu’on a qualifié de culture de guerre. Elle dérive, à
son tour, de l’Histoire de France. En effet, la France a été
construite pièce par pièce, à travers une série de campagnes
militaires, suivies généralement par l’imposition de termes
de paix draconiens. Cette tradition de conquête et d’imposition
d’une paix dure a laissé des traces dans la manière
de négocier des Français. Une négociation est parfois
décrite comme une ligne de bataille où n’existe aucune
confiance dans le négociateur qui se trouve en face.
De plus, on peut dire qu’il existe un certain style français
dans la négociation: parler le premier ; parler longuement
et dans le style de la dissertation; trouver la meilleure solution,
par l’exercice de la raison, et s’y tenir avec ténacité; et
finalement, ne pas se soucier du fait de se trouver seul, allant
même jusqu’à quitter ou à boycotter une négociation. Ceci
dit, il faut nuancer cette constatation : vers la fin d’une négociation,
un certain "réalisme paysan", contrepartie de ce que
l’on appelle le rationalisme bourgeois, semble prendre le
dessus, et l’on arrive souvent à un accord.
L’autre facette de la dialectique dans le fil historique est
la culture de l’underdog. C’est le revers de la médaille de
"la Grande Nation". Cette culture se nourrit de toute une
série de défaites françaises qui ont si souvent alterné avec
les périodes de gloire.
Il existe donc une dualité entre la culture de l’underdog
et les restes de la tradition de "la Grande Nation". En termes
de comportement, cela devient une dialectique entre un
complexe d’infériorité et un complexe de supériorité, où,
d’un côté on rencontre un orgueil qui va parfois jusqu’à
l’arrogance, et de l’autre côté un manque de confiance.
Le thème de la France-Nation luttant contre les empires – qui
à son origine désignait le Saint-Empire Romain de nationalité
germanique, et qui a persisté à travers les siècles à travers
d’autres empires - l’Empire britannique, le Reich allemand,
l’Union Soviétique, et même “l’Empire américain” - a amené
à sa suite une culture d’opposition aux normes dominantes.
Il ne s’agit pas seulement du rôle d’underdog que la France
a eu à jouer après sa période d’ascendance en Europe. Cette
culture d’opposition aux normes dominantes relève aussi
de cet aspect "camisole de force" inhérent à la culture politique
française et la réaction qui s’est développée en contrepoids.
Pierre Nora a décrit ce phénomène curieux :
La France, par son histoire et sa civilisation, a développé
un réflexe de révolte, lié au style d’autorité formaliste et
hiérarchique hérité de la monarchie de droit divin, entretenu
par la centralisation étatique et bureaucratique, et qui
a envahi du haut en bas les institutions, armée, école, entreprise,
imprégné tous les rapports sociaux jusque dans le
couple et les familles. La France, terre de commandement.
Il s’en est suivi un anarchisme latent, une dialectique
de l’ordre et de la subversion qui fait le fond de l’histoire
politique autant qu’intellectuelle (4).
L’embellie franco-américaine
Chaque président français depuis le départ du Général de
Gaulle est arrivé au pouvoir avec la ferme intention d’améliorer
la relation bilatérale – une relation écornée régulièrement
par des malentendus et des critiques acerbes.
Quelquefois ça prend des semaines, quelquefois ça prend
des mois, avant de revenir au normal, à savoir une relation
lourde de tension, à la base d’une sourde irritation,
accompagnée toutefois de démonstrations d’amitié historique
qui date d’une alliance du XVIIIème siècle qui aidait
à faire triompher la Révolution américaine.
Cette fois-ci, il paraît qu’il y a quelque chose de nouveau.
Les démonstrations de Nicolas Sarkozy, étalant une amitié
sans complexe pour les États-Unis, se sont avérées extraordinaires
pour un président de la Vème République. Il suffisait
à Nicolas Sarkozy de déclarer devant le Congrès
américain, "Je veux être votre ami", pour que les législateurs
se pâment d’une admiration collective.
Après son inauguration, Washington a observé l’hyperactif
Nicolas Sarkozy avec un mélange d’admiration et stupéfaction,
surtout depuis qu’il assuma la présidence de
l’Union européenne par rotation en juillet 2008. Dans la
crise géorgienne en août, Nicolas Sarkozy a saisi l’initiative
comme aucun autre président de l’Union européenne
n’aurait pu le faire. Il a contribué à terminer la guerre en
Géorgie par le biais d’un accord avec le président russe,
Dmitri Medvedev - un accord toutefois bâclé et semé –
consciemment ou pas – de contradictions.
Bien qu’il soit pro-américain, Nicolas Sarkozy n’est pas un
adepte du libéralisme à l’américaine. Comme la plupart de
ses compatriotes, il se place loin d’un capitalisme débridé.
Donc, l’appel du pied de Nicolas Sarkozy en novembre
2008 en faveur d’une réforme du capitalisme, répété à plusieurs
reprises au fur et à mesure que l’on approchait à la
réunion du G-20 début avril, a rencontré quelque scepticisme,
même irritation, à Washington. Mais en même
temps, qui pourrait nier le fait que la dérégulation du système
financer américain devait être changé de fond en
comble ? De plus, Washington ne tenait pas tellement à
critiquer le plus pro-américain des présidents français
depuis des lustres.
Avec l’arrivée à la Maison Blanche de Barack Obama, l’incarnation
d’une "Obamania" tout aussi forte en France qu’ailleurs
en Europe, la perspective est là d’une amitié franco-américaine
encore plus développée. Mais attention! Nicolas Sarkozy
n’est qu’une seule personne, et ceux qui vont le suivre pourrait
représenter une tendance française plus traditionnelle.
Mais au-delà des vues de Nicolas Sarkozy, l’essentiel est que
les relations entre la France et les Etats-Unis s’inscrivent
aujourd’hui dans un contexte favorable à leur rapprochement.
Face à la menace protéiforme de l’islamisme radical, son appel
à un "nouveau califat" et son goût pour les méthodes du "terrorisme
de masse", il est raisonnable de prédire que les pays
occidentaux n’ont guère d’autre choix que de resserrer leurs
rangs. Nicolas Sarkozy semble être au diapason de ce Zeitgeist.
Comme il l’a déclaré à Kehl le 4 avril, pour marquer
le retour de la France dans le commandement intégré de
l’OTAN, "Nous sommes de la famille, nous sommes dans la
famille, nous sommes des alliés, nous sommes des amis".
* Ancien journaliste, ancien officier, Charles Cogan a été de 1983 à 1987, le chef de la CIA à Paris.
1. Diplomatie à la française, Editions Jacob-Duvernet, 2005, nouvelle édition réactualisée 2008
2. François Furet, Le Passé d’une illusion: essai sur l’idée communiste au Xxe siècle, Paris, Robert Laffont/
Calmann-Lévy, 1995, p. 440.
3. Pierre Guerlain, Miroirs Transtlantiques: La France et les États-Unis entre passions et indifferences,
éditions L’Harmattan, Paris, 1996, p. 134. La citation est tirée de: Mort Rosenblum,
Mission to Civilize, Harcourt Brace Jovanovich, San Diego 1986.
4. Pierre Nora, " La génération ", dans Les lieux de mémoire, Vol. 2, Paris, Gallimard, 1997, p. 2998