"Penser le fonctionnement d'une métropole européenne suppose à la fois de bâtir et de réfléchir, donc d'en créer les conditions"
Par MIREILLE FERRI, Vice Présidente chargée de l'aménagement
du territoire au Conseil Régional Ile de France
Le suspense est en partie levé : ce
17 mars, dans la Cité de l’Architecture
du palais Chaillot, les dix
équipes d’architectes et urbanistes participant
à la consultation internationale
sur le Grand Pari(s) ont pu, en quelques
minutes, dévoiler une part du travail
qu’elles ont engagé depuis des mois.
Qu’en faire ? Que faire ? Ces questions
restent largement ouvertes après une
longue journée en demi-teinte.
Saluons d’abord cet exercice inouï pour
des créateurs : ignorer le sort final
réservé à leurs travaux et néanmoins créer avec
autant de générosité n’est pas si courant ! Le Président
de la République a tenu à orchestrer à grand
bruit la mise en scène de cette commande. Il lui
revient de dégager les pistes puisqu’aucune réponse
n’a été apportée par l’Etat le 17 mars sur les retombées
effectives de ce travail. Une réponse adaptée
est donc attendue
le 24 avril
prochain, même
lieu, même
heure, un Secrétaire
d’Etat en
moins. Mais pour être au niveau de la question
posée, penser le fonctionnement d’une métropole
européenne « post-Kyoto » suppose à la fois de
bâtir et de réfléchir, donc d’en créer les conditions.
La première de ces conditions est celle d’un
fort retour au réel. Il nous faut connaître désormais
quels seront les moyens financiers affectés par
l’Etat maître d’ouvrage, pour ainsi passer de la
réflexion au projet, puis à la mise en oeuvre. Or
les financements de l’Etat se font attendre depuis
trop longtemps pour les projets existants, notamment
pour améliorer les transports collectifs. Il
nous faut connaître la méthode : loin du modèle
bonapartiste mis en avant de façon récurrente par
Christian Blanc à Chaillot, la négociation avec
l’ensemble des acteurs politiques, sociaux, économiques,
avec la sphère professionnelle et celle
de l’expertise, est indispensable pour inscrire les
projets dans les échelles de temps et les échelles
spatiales compatibles avec nos moyens d’action.
La deuxième condition est de penser différemment
la gouvernance.
Manifestement, sur ces deux conditions, le Chef de
l’Etat hésite. Mieux, il innove avec une figure acrobatique
inédite, une sorte de grand écart sur trois
jambes. Ainsi le Comité Balladur devait donner
sur la gouvernance des réponses compatibles avec
les projets du secrétariat d’Etat à la Région Capitale,
eux-mêmes en phase avec les propositions
issues de la consultation internationale. Seulement,
les trois divergent. Là où les équipes parlent métropole
à dimension variable, innovation, imbrication,
grande échelle…le comité Balladur répond «
ancien département de la Seine », dont le périmètre
d’ailleurs n’inclut pas les projets cachés/dévoilés
de la région capitale ! Et le secrétariat à la région
capitale propose en priorité une importante rocade
de transports souterrains, là où la plupart des
équipes d’architectes préconisent la mise en place
de transports collectifs en surface.
Face à cette confusion, le malaise est profond. Il l’est
d’autant plus que les travaux dévoilés lors des exposés
des équipes sont d’une richesse incontestable. Il
l’est surtout parce que personne ne peut nier l’urgence
des réponses de grande ampleur qu’il faut apporter
à la crise économique et sociale que nous vivons. Or
la relance de grands chantiers pour répondre à la fois
à cette crise par la création d’emplois, la construction
de logements, l’amélioration des transports collectifs
est intimement liée à la réflexion sur l’organisation
future de l’Ile de France.
Cette crise, le Conseil régional Ile de France, dans sa
diversité, l’a anticipée en énonçant les trois défis
majeurs de la période qui
s’ouvre, lors de l’écriture collective
et concertée du
schéma directeur de la région
Ile de France, ce SDRIF que
l’Etat met tant d’énergie à neutraliser,
voire à anéantir. Redisons donc aujourd’hui
ces trois défis de « robustesse » inscrits dans le projet
de SDRIF pour traverser les mutations qui s’annoncent
en garantissant une assurance globale, une protection
de tous les citoyens. Nous nous sommes
donnés comme objectif fondamental de renforcer
notre robustesse sociale, par l’offre de logements et
l’accessibilité à l’emploi, d’assurer la robustesse environnementale
face au dérèglement climatique et aux
tensions à venir sur les ressources naturelles, pour que
ce ne soient pas les populations les moins riches qui
subissent les nuisances les plus fortes, de consolider
enfin notre robustesse économique parce que c’est la
nouvelle économie, celle qui se préoccupe du bien
être des salariés, celle qui produit des biens et des services
utiles, celle qui nourrit au lieu de spéculer que
nous voulons développer. Cette économie du réel que
le Secrétaire d’Etat ne trouve pas assez à son goût,
pas assez classique, lui qui poursuit encore les chimères
d’une croissance annuelle de 4 à 5% par an pendant
20 ans, sur la base d’indicateurs qui sombrent
alors que le capitaine ne voit rien venir !
Dans ce contexte politique inédit, marqué par le
mépris de l’Etat face aux collectivités dans le jeu institutionnel
qui se joue même des règles républicaines
de base, les collectivités locales doivent prendre leurs
responsabilités et elles le feront.
Parce que la matière est riche et que des projets issus
des travaux des équipes lancées dans cette consultation
peuvent s’en dégager et sortir de terre. Nous
pouvons bâtir, nous pouvons nous appuyer sur les
propositions de « green deal » pour les grands
ensembles, sur des projets novateurs pour des territoires
en bordure de Seine, sur les projets d’infrastructures
très innovants qui méritent certainement
d’être désormais négociés mais qui ouvrent incontestablement
des perspectives. Ainsi les propositions
de réfléchir différemment à la transformation de la
nationale 7, les positionnements nouveaux de
grandes gares, les grandes liaisons vers le Havre ou
encore les projets aériens hors de la zone dense. Ainsi
les réflexions sur l’imbrication urbain/nature, le rôle
des forêts, la gestion différente des déchets…
Nous pouvons nous engager à dégager des moyens
financiers, à l’image de ce que font aujourd’hui le
Conseil régional Ile de France et les départements
volontaires pour mettre d’ores et déjà 12 milliards
d’euros sur la table pour un plan transport, sur les
18 nécessaires.
Nous pouvons fabriquer le creuset nécessaire pour
prolonger les réflexions engagées, en prenant le
temps de mieux les analyser, les confronter, les
approfondir et sans doute en négocier certaines.
Un tel lieu de brassage des regards des architectes,
des universitaires, des professionnels, des élus…
est à inventer. Il faut également y inclure dès le départ
une articulation avec les citoyens, fonder un véritable
laboratoire de la métropole européenne, y faire
éclore un imaginaire positif des mutations urbaines…
La Région Ile de France en plante les germes, elle n’est
pas la seule à le vouloir : définissons et construisons
un lieu de convergence, avec les autres collectivités
qui le souhaitent, avec l’Etat s’il en a la volonté.
Tribune proposée en partenariat avec News Press -
www.newspress.fr