Par GILLES FINCHELSTEIN, Directeur général de la Fondation Jean-Jaurès,
et MATTHIEU PIGASSE, Vice-Président de Lazard*
Nous traversons une crise sans précédent.
Nous savons maintenant comment nous y
sommes entrés, pas encore quand nous en
sortirons – et beaucoup dépendra des décisions qui
seront prises. Certaines de ces décisions concernent
le court terme – la relance de l’économie, le
sauvetage des banques… D’autres, le moyen
terme. Le G20 de Londres constitue à ce titre un
rendez-vous décisif.
La plupart des propositions à l’étude partent d’un
constat identique. Le marché a failli dans ce qui fait
son essence même : la fixation d’un juste prix, des
matières premières à l’immobilier en passant bien sûr
par les actifs des entreprises.
Il s’agit donc aujourd’hui de le
faire fonctionner efficacement.
La plupart des propositions
sont d’une grande technicité.
Elles portent sur la façon de garantir la liquidité des
banques, sur les critères d’évaluation de la solvabilité
des emprunteurs, sur la standardisation des produits
financiers pour une meilleure transparence, sur
le développement de marchés organisés plus sûrs, et,
évidemment, sur les normes comptables et prudentielles
dont on a vu le rôle d’amplificateur de la crise.
Nous voulons y ajouter quatre idées dont la portée
et l’efficacité seraient plus fortes encore
Première idée : réglementer l’accès au marché
des matières premières. Leur prix a connu au
cours des dernières années des variations qui n’ont
aucun sens économique… mais de lourdes conséquences
géostratégiques, financières, sociales et
même humanitaires. Plusieurs facteurs expliquent la
hausse récente des prix des matières premières alimentaires
: la poussée de la demande liée à la
croissance des pays émergents, le développement
des biocarburants qui absorbe une part croissante
de la production de maïs, des conditions climatiques
défavorables… Mais personne ne pourra
croire que ces facteurs expliquent seuls l’évolution
du prix constatée entre 2004 et 2007, notamment les
augmentations de 500 % du prix du riz et du blé,
de 250 % du prix du maïs, de 200 % du prix du sucre.
Depuis quelques années, l’intérêt des investisseurs
pour les marchés à terme de matières premières s’est
considérablement développé – ils voulaient compenser
la baisse des rendements des marchés traditionnels
et ont organisé la rareté pour faire monter
les cours. Une proposition radicale consisterait
à interdire l’accès des spéculateurs aux marchés à
terme de matières premières, grâce à un registre du
commerce réservé aux intervenants réalisant des
opérations de couverture. D’autres formules moins
radicales, permettant d’assurer la liquidité de ces
marchés, peuvent être imaginées : augmenter les
dépôts en garantie ou interdire toute opération faite
par un intervenant incapable d’assumer la livraison
effective des marchandises. En tout état de cause,
ces opérations devraient être réalisées sur les seuls
marchés organisés et cotés, gage de transparence,
et non sur les marchés de gré à gré.
Deuxième idée : créer une agence européenne
publique de notation. Nous connaissons les
défaillances des agences de notation dans l’évaluation
des risques. Elles sont aujourd’hui privées et américaines
: on pourrait créer une agence publique européenne,
dont les actionnaires seraient les États ou les
Banques centrales. Quels en seraient les avantages ?
Éviter les conflits d’intérêts, puisque cette agence ne
serait pas financée par ceux qu’elle est chargée d’évaluer.
Mobiliser les moyens nécessaires à une évaluation
de qualité, puisqu’elle n’aurait pas pour vocation
de dégager des profits. Offrir un point de vue différent, puisqu’elle ne baignerait pas dans la même eau
que les agences américaines qui partagent une trop
grande proximité culturelle.
Troisième idée : réglementer les hedge funds,
qui se sont considérablement développés : en 2007,
ils représentent près de 50 % des transactions sur les
Bourses de New York et de Londres. Leur objectif est
de disjoindre leurs performances de l’évolution générale
de la Bourse en jouant sur tous les marchés et
en profitant de leur volatilité. Ils ont entretenu le
mythe que, grâce à des modèles mathématiques
sophistiqués, ils parvenaient à transformer les anomalies
de marché en opportunités. Or, la recherche
de rendements supérieurs à 20 % quand la croissance
est faible et que le rendement des actions et
des obligations est inférieur à 10 %, conduit à prendre
de gros risques pour les investisseurs et pour
l’ensemble de l’économie. Parce que les thuriféraires
du libéralisme considéraient qu’ils amélioraient l’efficacité
globale du marché, le principe a été celui de
l’autodiscipline par la définition de « codes de bonne
conduite », dont l’affaire Madoff a montré l’inanité. Mais
ces fonds sont en réalité de véritables OVNI de la
finance qui échappent à tout contrôle et ne répondent
de rien, devant personne. Ce n’est plus acceptable
compte tenu du risque systémique qu’ils font
courir au système financier par les masses en jeu et
leurs comportements mimétiques. Une première solution
consisterait à améliorer la transparence des hedge
funds en leur imposant un reporting de leurs positions
et de leurs risques aux Banques centrales. La distribution
des produits des hedges funds les moins
coopératifs pourrait ainsi être interdite, limitant leur
effet de levier, c’est-à-dire leur niveau d’endettement
par rapport aux fonds dont ils disposent. On pourrait
enfin réserver leur accès aux produits dérivés à
la seule couverture contre les risques, en leur interdisant
les opérations purement spéculatives.
Quatrième idée : réglementer les paradis fiscaux.
Cette cinquantaine de pays, dont près de la moitié en
Europe (Monaco, Liechtenstein, Jersey…), se caractérisent
par une fiscalité très faible, un secret bancaire
absolu et une opacité totale. L’enjeu est décisif: 10 000
milliards de dollars y seraient placés, la moitié des
investissements directs étrangers y transiteraient. Pour
faire image, il y a plus de flux financiers des États-Unis vers les Bahamas que des États-Unis vers la
Chine. Pour la France seule, le manque à gagner fiscal
lié à ces pays serait de l’ordre de 20 milliards
d’euros. Comme pour les hedge funds, la réglementation
minimale – l’établissement de listes noires sans
réelles conséquences par un organisme intergouvernemental
qui dépend de l’OCDE, le GAFI (Groupe
d’Action Financière Internationale) – a montré ses
limites. Il faut aller plus loin, d’autant plus qu’il s’agit
non seulement de paradis fiscaux, mais aussi de paradis
bancaires et financiers où les acteurs opèrent en
dehors de toute surveillance et qui permettent de dissimuler
des transactions douteuses ou de blanchir de
l’argent sale. Une première
solution consisterait ainsi à
interdire à toute banque bénéficiant
de soutiens publics
d’avoir des filiales ou des activités
dans les paradis fiscaux.
Une seconde, à taxer toutes les transactions avec ces
zones. Une dernière, radicale mais efficace, serait
d’interdire toute relation bancaire avec ces zones.
Tout cela nécessite une étroite coordination internationale
– raison de plus pour commencer tout de suite.
A ces quatre propositions de réglementation, s’en
ajoute une supplémentaire : la régulation des déséquilibres
économiques internationaux est la mère de
toutes les batailles. Ce sont les dérèglements du système
financier international, c’est-à-dire les déficits à
répétition des États-Unis, qui ont créé une orgie de
liquidités et favorisé l’émergence de ces bulles qui ont
fini par éclater. Nous avons affaire, en réalité, à un
système de « Bretton Woods inversé ». Dans le système
mis en place après la Seconde Guerre mondiale, le
principe était que le pays qui connaissait des déséquilibres
devait les réduire par des mesures correctrices
internes. Le système s’est inversé : les États-Unis
connaissent des déséquilibres et les maintiennent
grâce à l’intervention des autres pays. Pis encore, il
faut prendre conscience qu’il n’existe pas la moindre
chance que ces déséquilibres se réduisent spontanément.
Pourquoi ? Tout simplement parce que personne
n’y a intérêt. Les États-Unis n’adopteront pas une
politique économique plus restrictive. Les pays producteurs
de pétrole ne baisseront pas leurs prix. Les
pays émergents ne laisseront pas davantage leur monnaie
se réévaluer…. Il est essentiel de mettre en place
une nouvelle régulation internationale – à défaut, les
déséquilibres continueront de s’accumuler, l’excès
de liquidités conduisant toujours à un excès d’endettement
et à une hausse des prix des actifs.
* Auteurs du livre : « Le monde d'après, Une crise sans précédent » aux éditions Plon